Etre disciple et perdre ses illusions sur soi-même.

Petit rappel : nous sommes dans une petite série de 4 prédications sur Pierre. Pierre est appelé par Jésus à devenir son disciple, comme nous. Cela passe par un appel à vivre autrement, à se convertir et à s’interroger sur ce que nous voulons devenir dans notre vie ;  et puis, cela passe par une invitation à revoir l’image que je me fais de Dieu et qui, souvent, est à mon service : aujourd’hui nous verrons que cela passe par une confrontation avec nos propres fragilités.

Il y a 2 semaines, nous avons parlé du footballeur Neymar qui arborait un bandeau 100% Jésus à la remise de la médaille d’or olympique à l’équipe du Brésil, le 20 août dernier. Le même soir, en quittant le stade, Neymar a agressé une personne… on ne sait pas trop pour quoi… Cela révèle une chose : le 100% Jésus du bandeau de Neymar le place dans cette délicate position: être 100% Jésus dans son attitude. Ne tirons pas sur Neymar car nous aussi vivons le même défi. Défi auquel le disciple Pierre est aussi confronté, lui qui déclare haut et fort qu’il est 100% Jésus : Quand tous trouveraient une occasion de chute, moi pas (…). Quand il me faudrait mourir avec toi, je ne te renierai point (Mc 14,29 et 31). Le même Pierre qui finit par renier Jésus. Sur lui non plus ne tirons pas trop vite. J’aime Pierre parce qu’il nous ressemble tellement. Son reniement révèle ses peurs. Ses larmes expriment la douleur qu’il ressent au moment où il perd ses dernières illusions sur lui-même, où il se rend compte de la vanité de ses  intentions et prétentions. Nous sommes là à la fin d’un processus qui va le conduire à un changement durable et fructueux dans sa vie. Voyons rapidement ce processus

Dans les heures qui précèdent son reniement, Pierre est confronté à lui-même, à ses profondeurs… A peine a-t-il dit qu’il n’abandonnera jamais Jésus… qu’il connaît une 1ère défaillance : Jésus lui demande de veiller avec lui dans la prière car il est pris de tristesse et d’effroi ; et Pierre s’endort, il n’arrive même pas à veiller une heure avec Jésus. Jésus le lui reproche. Imaginez un instant ce qui se passe en Pierre qui a promis une fidélité jusqu’à la mort à Jésus : face au sommeil, il a succombé… il a été vaincu par la fatigue… Je pense qu’il doit se demander: Mais qu’est-ce qui m’est arrivé ? Qu’ai-je fait ? Je n’ai pas même été capable de si peu ?… Je n’ai pas eu la force de… mais que se passe-t-il avec moi ? Cela nous arrive aussi de faillir à la tâche, de faillir à l’engagement de fidélité, dans notre foi… dans nos relations aussi, et après coup de se demander qu’est-ce qui nous est arrivé. Et nous en venons parfois à avoir peur de nous-mêmes. C’est d’ailleurs salutaire; pour autant que ça ne devienne pas paralysant.

Et puis un peu plus tard… quand Jésus est arrêté, l’évangile de Jean nous dit que Pierre sort son épée pour défendre Jésus… et tranche l’oreille du serviteur du grand prêtre. Et que se passe-t-il alors ? Jésus lui demande de ranger son épée et il guérit l’oreille du gaillard. Pierre doit en être complètement déconcerté: il met en œuvre son intention d’être aux côtés de Jésus jusqu’au bout… mais Jésus lui fait comprendre que de cette manière-là c’est… plutôt maladroit. Comment faire pour bien faire ? Pierre ne doit plus trop savoir. Il doit avoir peur d’être désormais maladroit. Nous aussi on connaît cela. Alors on se retire.

Pierre suit donc Jésus de loin… Notez que tous les autres disciples ont abandonné Jésus, ils ont pris la poudre d’escampette. Pierre lui suit Jésus de loin… Pierre, il a un cœur gros comme ça pour Jésus. Mais quand il va voir tout ce qu’on va faire à son Jésus: les fausses accusations, la méchanceté, la cruauté, les coups… les cris… le tumulte… Il a peur… on le comprend… il a peur pour sa vie… Et il affirme n’avoir jamais été avec Jésus. Le chant du coq lui rappelle que Jésus l’avait averti que son courage et ses bonnes intentions étaient fragiles.

Notre parcours de disciple nous fait passer par ces circonstances qui ont pour but de remettre en question les fausses images d’un Dieu-à-notre-service que nous nous sommes faites avec le temps. Et notre parcours de disciple est aussi ponctué de ces moments qui nous dépouillent de nos illusions et de nos prétentions. A ce stade, on peut réagir diversement.

Quand on se paie la honte parce qu’on a failli, on peut tjs bétonner la fissure que cela a provoqué : il suffit d’oublier rapidement ce que nous venons de vivre et le malaise que cela a provoqué en nous… oublier… et faire comme si de rien n’était… jusqu’à la prochaine fois… et se redire que de toute façon on n’est pas aussi nul que ça. On manque alors une occasion d’avancer, de grandir et de murir.

L’autre manière de réagir peut être celle de Pierre. Pierre fait face désormais à lui-même, dépouillé de toutes ses prétentions, avec ses peurs. Et il pleure. La dureté du rocher a été fendue… une source peut jaillir

[1].

Il nous en faut du temps pour nous connaître nous-mêmes; pour prendre conscience de ce qui nous habite; pour oser nous avouer à nous-mêmes nos peurs, nos faiblesses… Pour prendre conscience qu’en fait nous ne faisons pas confiance au Seigneur, ni à son amour gratuit et que nous avons besoin de nous rassurer en nous disant que notre foi est assez solide pour ne pas avoir besoin de l’appui vital et indispensable du Seigneur pour ne pas s’écrouler. C’est bien le problème de Pierre qui pense qu’il a les ressources en lui-même pour suivre Jésus jusque dans la mort. Mais il n’avait pas encore fait face à sa peur de mourir.

La peur de mourir s’exprime différemment chez les uns et les autres : peur de perdre qqch (= quelque chose) qui nous est cher; peur de perdre qqch que nous croyons être indispensable ; peur de perdre qqch qui est constitutif de notre vie, de notre bien-être. Peur d’être privé, amputé de qqch qui assure notre équilibre : l’amour ou l’amitié de qqn, le respect d’un autre, l’acceptation de ma personne dans tel ou tel groupe. Peur d’être privé de ce que je crois être ma sécurité : mon revenu, ma famille, une certaine image de moi, etc. Face à l’éventualité d’être arrêté avec Jésus, Pierre passe par ces peurs. Et encore celle-ci, tiens… : Et si je ne suis plus là… qui va donc s’occuper de ma famille ? Et si je ne suis plus là… qui va donner de l’amour aux miens ? En d’autres termes assez crus : je crois être la Providence des miens… et je suis bien plus sûr de mon aptitude à l’être que de la fidélité de Dieu lui-même (réalité vécue à l’heure de ma propre mort).

Pierre prend conscience de tout cela quand il voit son assurance fondre et ses prétentions voler en éclat. Et il pleure. Une tradition juive dit que les larmes hâtent la venue du Messie[2]. En d’autres termes, les larmes issues de la perte de nos illusions[3] sur nous-mêmes nous ouvrent à la présence et à l’action de Jésus en nous. Il ne s’agit pas des larmes d’apitoiement sur soi : pauvre malheureux que je suis, snif… Non. C’est les larmes de celui qui se rend compte que sa faiblesse a fait mal à qqn d’autre et l’a piégé lui-même. Larmes qui nous conduisent à une reconstruction. Je crois que Pierre va méditer les paroles que Jésus lui a dites pour le mettre en garde contre sa vanité et sa prétention. Ces paroles qu’on peut résumer ainsi : Ainsi donc, que celui qui pense être debout prenne garde de tomber ! (1Co 10.12). En effet, l’orgueil conduit à la faillite et l’arrogance à la ruine (Pro 16,18). Ces paroles… Jésus ne les a pas dites pour que Pierre se sente ensuite dans ces petits souliers… Jésus ne les a pas dites pour mettre Pierre mal à l’aise. Jésus ne parle pas pour nous rabaisser. Ces paroles c’est plutôt comme un avertissement plein d’amour. C’est comme la bouée que le capitaine laisse volontairement trainer derrière son bateau au cas où un matelot tombait à l’eau. C’est comme si Jésus disait : moi je sais bien ce qui te concerne… inutile de te voiler la face… et sache que je t’aime quand même…

Les larmes consécutives à la prise de conscience des illusions dont nous nous berçons nous rendent la vue[4]. C’est d’ailleurs bien le rôle des larmes de protéger les yeux contre certaines agressions. Laisser cette source jaillir nous rend la vue sur nous-mêmes et sur le Seigneur et nous rend à la vie de manière ajustée. Cela prend du temps, c’est vrai.  Le prophète Osée le dit aussi : 2  Il nous rendra la vie dans deux jours ; Le troisième jour, il nous relèvera, et nous vivrons devant lui. 3  Cherchons donc à connaître l’Éternel (Os 6,2). 2e, 3e jour c’est pour dire la durée. Cela prend 40 ans à Moïse après qu’il a tué le garde égyptien. Cela prend plus de 40 jours à Eli après qu’il a liquidé 450 prophètes de Baal. Cela prend quelques années à Paul après sa rencontre avec Jésus sur le chemin de Damas. Cela prend quelques années à Martin Luther. Il s’agit pour nous, comme pour ces géants de la foi, d’apprendre à vivre devant le Seigneur, sous son regard, plutôt qu’à la lumière de nos illusions sur nous-mêmes.

Le regard de Jésus sur nous n’est pas manipulateur contrairement à celui de nos illusions. Le regard de Jésus est celui d’un père entraineur. Lara Gut, notre skieuse tessinoise, a choisi son père comme entraineur, car – dit-elle, j’ai confiance en lui. Et pour cause : son père fait cela comme père et non parce qu’il a une carrière d’entraineur à soigner. Et Lara sa fille peut recevoir les critiques de son père sans se rebiffer car elle sait qu’elle est aimée de lui. Je ne l’invente pas. Il suffit de regarder leur complicité. A la fin de la séance d’entrainement, Pauli sert sa fille Lara dans ses bras, comme pour dire : au-delà de tes performances et de tes faiblesses, tu es d’abord ma fille. C’est ainsi aussi que le Seigneur nous regarde.

Sur notre chemin de disciple, Jésus nous appelle à remplacer nos illusions sur nous-mêmes par son regard à lui, à remplacer notre besoin d’être sûr de nous-mêmes par une lucidité nouvelle sur nous-mêmes, lucidité imprégnée de la bienveillance de Christ Jésus. En effet, mieux vaut dire : Seigneur, je ne suis pas sûr de pouvoir te faire confiance dans cette situation ; je ne suis pas sûr de pouvoir être fidèle à ta volonté dans cette situation… ; je sais que je suis fragile et instable… Mais je sais aussi que tu es avec moi et que tu m’aimes quoi qu’il arrive. Aide-moi à me décharger du fardeau de mes soucis et de mes peurs, aide-moi à me libérer du péché, c-à-d de cette manie que j’ai de me croire et de faire croire que je suis plus fort que je ne le suis en réalité.

Amen.

 

Questions à travailler soi-même ou en PGM.

·      Me suis-je déjà trouvé dans cette situation où après avoir parlé de ma foi, je la renie par mon comportement ou mon attitude ? Comment ai-je réagi à cela ? Ai-je bétonné ou ai-je osé la confrontation ? Qu’en est-il sorti ?

·      Ai-je peur de moi-même et de mes maladresses et à quoi cela me conduit-il ? Puis-je repérer en moi des attitudes ou des paroles ou des pensées qui trahissent une certaine prétention à être fort et solide dans ma foi ?

·      Dans mon engagement chrétien, dans ma foi, puis-je repéré un moment où j’ai opéré un retrait ? Si oui, quelles en ont été les causes ? Était-ce seulement la faute des circonstances (les autres, les événements, etc.) ? Ou si je creuse, est-ce une perte d’illusion ? Ce que je croyais ou me plaisais à croire… sur moi-même, sur l’Eglise, sur x ou y n’est pas aussi vrai que ça ?

·      Le rocher s’est-il fendu chez moi ? Ai-je expérimenté des remises en question qui m’ont fait avancer avec le Seigneur, en connaissant d’avantage de son amour et de sa présence ? Ou qui m’ont fait avancer tout court, simplement humainement parlant ?

 

2016-11-08T15:53:32+00:00
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