Prédication sur Actes 1,6-11 et Ps 115,1-3/15-18 et Mt 28,18-20

L’Ascension: Dieu délocalise pour être omniprésent et nous responsabiliser

Chers amis,

Un des phénomènes économiques qui inquiète les travailleurs c’est la délocalisation : des entreprises décident d’aller produire dans des pays où les salaires sont plus bas pour garantir leurs marges bénéficiaires aux dépens des emplois indigènes. Jeudi, nous avons fêté l’Ascension de Jésus. Serait-elle une opération de délocalisation pour produire une spiritualité à bon marché ? En tous cas la FEPS, dans sa petite brochure se pose la question. Que peut encore nous apporter un dieu situé dans le ciel à une époque où on aurait tendance à rire de l’idée même du ciel ? La question est légitime. D’ailleurs les anges semblent avoir une réaction assez semblable lorsqu’ils disent aux disciples : Pourquoi restez-vous ainsi à regarder le ciel ? Pourquoi restez-vous là, le regard en l’air, dans la lune ? Allez… finie la rêverie… au boulot !

Moi aussi, j’avoue avoir parfois les yeux rivés vers un ailleurs, vers un autre chose. D’ailleurs quand nous voyons l’état du monde, nous nous prenons à rêver à autre monde, par ex. un monde où Jésus serait plus visiblement présent, plus réactif, comme quand il était sur terre… où il chasserait les vendeurs du temple, ceux qui sapent les vraies valeurs. Un monde où il serait moins silencieux devant la tragédie de l’Eglise persécutée et des peuples opprimés, devant les misères. Et combien de fois, toi qui m’écoutes, tu aimerais que les circonstances de ta vie soient autres. Il nous arrive alors d’avoir l’impression que Dieu, que Jésus s’est délocalisé et est allé voir ailleurs.

C’est ici que le message de la montée au ciel de Jésus est important. Car cette délocalisation de Jésus est son élévation à la divine souveraineté qui a tjs été la sienne. Cette délocalisation de Jésus ce n’est pas comme s’il nous tournait le dos, nous laissait nous débrouiller et nous abandonnait à nous-mêmes. Cette délocalisation de Christ n’a justement pas pour but de produire une foi à bon marché. C’est tout le contraire. Alors, que dit la Bible quand elle situe Dieu, Jésus au ciel[1]?

Le ciel n’est pas un lieu géographique, c’est une qualité de présence autre. Le ciel est infini, illimité… Il est aussi partout. Je ne peux pas fuir du ciel. Je peux m’enfermer dans ma cave ou au fond d’une grotte, mais finalement le ciel reste bel et bien présent au-dessus de ma tête. Le Ps 139 le dit: Où pourrais-je aller loin de toi? Où fuir loin de ta présence? Si je monte au ciel, tu es là ; si je me couche parmi les morts, t’y voici. Salomon s’exclamera: Voici que les cieux et les cieux des cieux ne peuvent te contenir! Combien moins cette maison que j’ai bâtie! (2Chr 6,18). Et pourtant, ce même Dieu a choisi d’habiter avec chacun de ceux qui ont reçu son Esprit Saint: vous êtes le temple de Dieu[2], dira Paul. Rien n’échappe à la présence du Père, du Fils et du St.Esprit. Il est présent partout, au-dessus de tout, et en même temps en nous. Et quand je dis que rien n’échappe, je parle d’une qualité d’attention et de perspective incomparable, unique, parfaite, complète et englobant passé, présent et avenir. Du haut des cieux l’Éternel se penche sur les êtres humains, il voit tous les humains, ses yeux regardent, ses paupières sondent les êtres humains. Il se penche du haut de son lieu saint; des cieux l’Éternel regarde sur la terre[3]. Si il donne son attention… c’est qu’il sait… lui qui est à la droite de Dieu et qui intercède pour nous![4], ET que sa compassion se met en mouvement, pour nous attirer à Lui, pour faire briller un rayon de sa bienveillance sur nous.

Les cieux dénotent aussi l’éternité, l’infinitude de sa bienveillance, de sa fidélité, de sa solidité, de sa vérité, et de sa justice[5]. Rien ne limite sa bienveillance, ni sa fidélité, ni sa vérité, ni sa justice. Nous pensons qu’elles sont limitées par les circonstances. Mais lui, du haut des cieux où il règne, il rit, il se moque de ceux[6] qui pensent pouvoir s’opposer à lui.

L’expression Dieu des cieux exprime la totale souveraineté de Dieu sur l’Histoire humaine. Et donc sur notre vie. Mais c’est vrai aussi que le Dieu de la Bible n’est pas d’abord intéressé au bien être individuel, mais à l’accomplissement de son règne pour l’humanité entière. Pas juste pour toi ou moi. C’est notre individualisme occidental qui nous pousse à croire que Dieu vise notre petit bonheur individuel. Ce n’est pas du tout la pensée biblique qui, elle, est communautaire.

 

Paul utilise encore cette expression Christ en vous, l’espérance de la gloire[7]. Dans l’AT, la gloire de Dieu c’est la manifestation, le rayonnement de sa présence. Ce rayonnement c’est l’autre volet de la délocalisation de Jésus au ciel: être ses témoins. Témoins de sa bienveillance éternelle et infinie. Témoins de sa vérité, de sa grâce, de son pardon, de sa justice. Témoins de Sa Souveraineté et donc de sa volonté. Nous ne sommes plus consommateur de la présence de Jésus, nous devenons agent de sa présence.

Et c’est souvent là que débute pour nous les difficultés. Car nous aimerions bien être ses témoins, mais selon notre plan qui est de toute façon bien meilleur que le sien; selon nos critères, bien plus sages que les siens. Et dans des circonstances choisies par nous, planifiées par nous, correspondant à nos attentes à nous. Pas dans la souffrance. Pas au milieu de l’opposition. Pas avec une santé brinquebalante. Pas lors d’une période de chômage. Pas alors que nos enfants ont renié l’Evangile. Pas en situation de divorce. Nous voulons bien être témoins de la souveraineté de Christ, mais à l’intérieur d’un cadre qui nous convient[8]. Et là ça coince. Imaginez pour les disciples: être témoin de Jésus élevé et prêcher la repentance en son nom à Jérusalem, là où on l’avait crucifié, parmi les religieux s’opposant à l’Evangile.

L’Ascension de Jésus le place dans une position qui transcende nos difficultés. Jésus est présent là dans mes circonstances, là dans ces rencontres avec ces gens désagréables et contrariant, là dans ma fragilité. Il est présent par nous. Il est présent, et rien ne lui échappe. Il voit, il sait et il veut que nous soyons témoins là. Il veut rayonner là au travers de nous. Il veut se manifester par nous. Dans sa souveraineté au contrôle de toute situation, dans son attention souveraine à laquelle rien n’échappe pour mettre en mouvement sa compassion, dans l’infini de sa science qui sait ce que nous ne savons pas sur les situations et les dénouements. Il veut nous conduire à participer à son rayonnement par notre témoignage. C’est sa prière aussi.

L’Ascension, l’élévation de Jésus aux cieux, nous lance un défi qui est tout sauf bon marché: le défi de la foi pure, pour utiliser l’expression du jésuite Walter Ciszek[9] qui a passé 23 ans dans les camps du Goulag soviétique. Nous savons avec notre tête que nous dépendons de Dieu, que sa volonté nous soutient à chaque moment de notre vie. Mais, nous avons peur (…)de nous abandonner entièrement entre les mains de Dieu, car nous craignons qu’il ne nous rattrape pas lorsque nous nous laisserons tomber[10]. Dieu est présent en toutes choses, il soutient toute choses, il dirige toutes choses. Pour pouvoir le discerner, pour voir que sa volonté souveraine est présente en toutes choses, il faut accepter chaque circonstance, chaque situation et nous laisser porter dans la confiance et dans l’abandon les plus absolus. Rien ne peut alors nous séparer de Dieu[11]. Tout peut alors collaborer à notre bien et au bien de ceux qui nous entourent. Nous devons apprendre à regarder notre vie quotidienne, tout ce qui fait notre route chaque jour, avec les yeux de Dieu; apprendre à voir comme lui voit les choses, les lieux et par-dessus tout, les êtres, en reconnaissant également qu’il a un dessein particulier pour nous en nous amenant au contact de ces mêmes ces choses, lieux et personnes[12].

Les anges invitent les disciples et nous-mêmes à cesser de rêver à un ailleurs et à un autrement. Au moment de son Ascension, Jésus nous invite à devenir à notre tour porteur de son règne autour de nous, dans l’abandon à sa maîtrise de toutes choses et dans la situation qui est la nôtre.

Amen.

 

[1] Je ne pourrai pas être exhaustif en 20 minutes.

[2] 1Co 6:15 Ne savez–vous pas que vos corps sont les membres de Christ ? Prendrai–je donc les membres de Christ, pour en faire les membres d’une prostituée? 16 Certes non ! Ne savez–vous pas que celui qui s’attache à la prostituée est un seul corps avec elle ? Car, est–il dit, les deux deviendront une seule chair.

1 Co 3:16 Ne savez–vous pas que vous êtes le temple de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous ?

[3] Ps 14,2 / 33,13 / 11,4 / 102,19

[4] Ro 8.34.

[5] Ps 136,26 / 36,5 / 57,10 / 50,6

[6] Ps 2,4.

[7] Col 1.27.

[8] Cf aussi Ciszek, p.123 et 67.

[9] In Walter Ciszek, Avec Dieu au goulag, éd. des Béatitudes, 2010, p.143.

Walter Ciszek, jésuite américain, rêve de devenir missionnaire en Russie. Son rêve est remis en question par la révolution bolchevique. On l’envoie s’occuper d’une paroisse en Pologne. En octobre 39, les Soviétiques envahissent la pays. Il est déporté en Oural. Le voici en Russie là où il avait voulu être missionnaire et il en est rempli de joie. Lorsqu’on découvre qu’il est prêtre, il est envoyé en camp de travail forcé au bord de l’océan arctique, après 3 ans d’isolement total entrecoupé d’interrogatoires. Il passera 23 ans dans le Goulag. Dans son livre Avec Dieu au Goulag, il raconte comment il découvre la main souveraine de Dieu. Je me permets de vous en citer des passages.

Ci-après la citation non-modifiée et complète par rapport à celle utilisée dans le corps de la prédication :

Nous savons avec notre tête que nous dépendons de Dieu, que sa volonté nous soutient à chaque moment de notre vie. Mais, nous avons peur d’en faire l’expérience dans notre chair. Tout au fond de nous, bien caché, demeure ce doute, ce petit noeud de peur auquel nous refusons de faire face ou que nous refusons d’admettre et qui nous dit: “Et si ce n’était pas vrai?”. Nous avons peur de nous abandonner entièrement entre les mains de Dieu, car nous craignons qu’il ne nous rattrape pas lorsque nous nous laisserons tomber. Il s’agit plus que d’une question de confiance en Dieu, il s’agit là d’une question de foi en son existence et en sa Providence. (…). Dieu est présent en toutes choses, il soutient toute choses, il dirige toutes choses. Pour pouvoir le discerner, pour voir que sa volonté souveraine est présente en toutes choses, il faut accepter chaque circonstance, chaque situation et me laisser porter dans la confiance et dans l’abandon les plus absolus. Rien ne peut alors nous séparer de Dieu. Alors tout peut collaborer à notre bien et au bien de ceux qui nous entourent. Nous devions apprendre à regarder notre vie quotidienne, tout ce qui faisait notre route chaque jour, avec les yeux de Dieu; apprendre à voir comme lui voyait les choses, les lieux et par-dessus tout, les êtres, en reconnaissant également qu’il avait un dessein particulier pour nous en nous amenant au contact de ces mêmes ces choses, lieux et personnes

[10] Ciszek, p.143.

[11] Ciszek, p.145-146.

[12]  Ciszek, p.65.

2017-06-18T16:00:12+00:00
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