Prédication sur 2R 2.1-10 (txt annexes Luc 18,9-14).

Le pardon authentique, un fruit qui doit murir.

Le pardon… je crois pouvoir dire que c’est l’ADN du christianisme. C’est le cœur du message de Jésus sur la Croix. C’est aussi une demande du Notre Père qui nous donne du fil à retordre : Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui… Mais… faut-il pour autant pardonner à tout prix ?

J’ai été très étonné de découvrir dans mes lectures, que ce soit d’orientation psychologique ou biblique, que le pardon est une chose assez sérieuse pour ne pas le donner à la légère et pour ne pas le recevoir à la légère. Comme le dit Lytta Basset: un pardon facile à toutes les chances de ne pas être authentique[1]. Ce que nous appelons un peu vite pardon n’est parfois qu’un faux pardon, ou un pardon non-abouti… qui produit des conséquences plutôt toxiques dans nos relations, dans notre cœur, dans notre communauté. En effet, le pardon est comme un fruit: il se forme avec une sève qui nous traverse. Il demande du temps pour mûrir, avant d’être offert[2]. Mais je me garderai bien de faire des généralités. Le pardon comme fruit qui murit… c’est une démarche vivante et qui dit vivant, dit pas de recette.

Toutefois, ces pardons non-aboutis ou ces fausses demandes de pardon, on les rencontre aussi dans la Bible[3]. On le voit ici dans ce récit des dernières heures du roi David. Remettons les choses dans leur contexte.

David avait un fils ainé, Absalom. La relation entre Absalom et son père est devenue orageuse après que son demi-frère Amnon a violé Tamar sa sœur sans que David leur père ne s’en inquiète. Absalom tue alors Amnon. Et David poursuit Absalom. Finalement, David fait grâce à Absalom qui peut rentrer à Jérusalem, mais il refuse de voir son fils pendant 2 ans. Une grâce sans réconciliation. Absalom nourrit alors de l’amertume et décide de renverser son père. David doit fuir Jérusalem et durant sa fuite, il est insulté et calomnié par Chiméï. Lorsque l’armée de David parvient à déposer Absalom, David rentre à Jérusalem et Chiméï vient demander pardon au roi en s’humiliant. David lui fait grâce ou semble faire grâce, vu que sur son lit de mort, il demande à Salomon de le venger. De toute évidence, la grâce royale ne fut qu’un faux pardon, ou un pardon non-abouti… car la blessure faite à l’honneur du roi semble ne pas s’être fermée, pire s’être infectée au point d’aboutir à une condamnation à mort. Les rancœurs de David envers Joab révèlent aussi un non-pardon[4].

Il y a donc des faux pardons ou des pardons non-aboutis, qu’on croit donner, mais qui nous pourrissent la vie. Ce qui fait dire à David Augsburger[5], professeur en relation d’aide, spécialiste en résolution de conflit dans l’Eglise Mennonite, qu’il est des pardons à ne pas donner et à ne pas accepter avant qu’ils aient été travaillés en profondeur. En effet, le pardon est la condition sine qua non à la vie en communauté, à la vie en famille, à la vie en paroisse… et dans ce cadre-là le pardon aboutit à la réconciliation. C’est aussi l’objectif du pardon que Christ Jésus nous déclare à la Croix. Cela dit, il est justement des pardons qui ne vont pas dans la direction de la réconciliation, c-à-d dans la direction du rétablissement sur de bonnes bases des relations entre les personnes. Voyons ensemble quelques uns de ces pseudos pardons.

Certains indices trahissent ces pardons non-aboutis. Ce que je vais vous dire n’est pas là pour examiner les pardons des autres, mais pour se remettre soi-même en question dans notre manière de gérer les offenses qui nous sont faites. Cessons de pointer le doigt sur les autres et ayons le courage de nous regarder sans complaisance dans le miroir.

1°. Quand la pardon est le résultat ou produit d’un sentiment de supériorité. Je te pardonne, parce que je sais bien que tu es coupable et que moi je ne le suis pas. Je te pardonne par grandeur d’âme. J’ai tout à gagner à te pardonner, en particulier dans la communauté où je vais passer pour le généreux qui pardonne. Je te pardonne et cela me fait du bien… cela soigne mon égo… tu es le vilain et je suis le juste. Ce genre de pardon est traversé d’un profond esprit de jugement qui n’ose pas se dire et qui se dissimule derrière un faux pardon. Il n’est pas porté par l’amour de l’autre, mais par l’amour de soi. David aurait-il pardonné à Chiméï par grandeur royale plutôt que de tout son coeur?

On retrouve ce problème dans des situations où une personne offensée attend des excuses, les reçoit, dit pardonner, mais est elle-même incapable de se remettre en question (qu’est-ce qui chez moi a provoqué l’offense ?) et ne cesse de se faire passer pour la victime, pour le pauvre petit canard de la communauté. En fait, quand tu pardonnes ainsi, tu fais de l’autre quelqu’un qui est redevable de ta miséricorde et tu augmentes ainsi la distance entre toi et lui, entre toi et elle. Le pardon porté par l’orgueil n’est pas un pardon, mais une subtile manière de se venger. Le pardon accordé par Jésus n’était pas de cette nature-là. Le pardon accordé par Jésus n’était jamais issu d’un sentiment de supériorité, et il ne rendait personne redevable, au contraire, il a par ex. renvoyé la femme de mauvaise vie, libre.

2°. Quand le pardon est un geste solitaire ou unilatéral. Il est évident qu’il y a des situations où l’offensé ne peut pas retrouver une relation avec l’offenseur, par ex. si ce dernier est mort. Cela dit, la majorité des offenses qui nous blessent ont lieu en communauté, paroisse, famille, amitié, travail. L’offense nous blesse comme un coup de poing nous fait mal. La douleur ressentie est signe de santé spirituelle, car nous avons mal à ce pourquoi nous avons été créés: nous aimer les uns les autres[6].

Le pardon donné unilatéralement va provoquer un soulagement immédiat de cette douleur en me remettant dans une position aimante à mes propres yeux, mais il sera irréaliste. Irréaliste, car il oublie que très souvent quand offense il y a… c’est rarement la faute d’un seul. Dans une relation, nous sommes au moins 2. Ce que nous appelons pardon donné unilatéralement s’apparente d’avantage à une décision de continuer d’aimer l’autre ou d’essayer de voir l’autre comme aimable. Cette démarche n’est en fait qu’un préalable au pardon véritable. Le pardon donné unilatéralement consiste à se sacrifier en portant seul le poids de la blessure alors que la personne qui nous a offensée est sans doute elle aussi blessée. Jésus s’est sacrifié sur la Croix pour pardonner unilatéralement… Mais Jésus a aussi vécu notre vie d’homme pour ressentir nos blessures d’hommes et de femmes, trahis, rejeté, jugé, écarté, incompris. Lui seul pouvait le faire unilatéralement.

Le pardon accordé unilatéralement, dans notre coeur, est parfois aussi une manière de fuir celui ou celle qui nous a offensés afin de ne pas être nous-mêmes remis en question.

Le vrai pardon va conduire offensé et offenseur à se découvrir co-responsable de l’offense. Ce qui a amené l’offense est souvent le fait de plusieurs interactions, de plusieurs personnes. Le vrai pardon va aboutir à une relation renouvelée sur de nouvelles bases justes pour les 2 parties. C’est sans doute ce que David n’a pas su faire avec Absalom: reconnaître sa propre responsabilité au mépris que lui voua son fils, et reconnaître que peut-être il projetait sur son ainé la souffrance qu’il avait subie entre les mains de ses ainés.

Le vrai pardon va conduire à des ajustements entre nous et ceux qui nous ont blessés et quand l’offense a lieu en Eglise, l’ajustement devra concerner la communauté qui a elle aussi contribué passivement ou activement, ou de par ses structures à la situation de blessure.

Le vrai pardon ne peut se limiter à un culte de pardon.

Le faux pardon passe l’éponge sans se soucier de ce qui a causé la saleté.

3°. Quand le pardon ferme les yeux sur les émotions qui m’habitent suite à l’offense subie, comme par ex. la colère. David, il y a fort à parier, n’a pas considéré la colère qu’il a ressentie quand Chiméï s’est moqué de lui et l’a maudit lors de sa fuite devant Absalom. Cette colère, il l’a poussée sous le tapi de sa noblesse d’esprit et il s’y est encoublé sur son lit de mort. Il a fermé les yeux sur sa colère, il l’a enfouie, mais elle a continué à l’habiter. Pour reprendre les mots d’Augsburger, tout pardon obtenu en réprimant nos émotions ou sous la pression d’une autorité externe ne résultera pas en réconciliation. Quand tu pardonnes en faisant comme si rien ne s’était passé… que tout est oublié… ne fait pas confiance à ce pardon, tu t’abuses toi-même.

Le pardon implique de faire face à soi-même… ce que beaucoup n’osent pas faire parce que c’est douloureux.

J’aimerais conclure. Tout d’abord ne t’arrête pas au message d’aujourd’hui, il est inséparable de celui du 29 octobre : Jésus est clair, le pardon n’est pas une option… c’est une démarche indispensable, si forte que dans le Notre Père, il la relie au pardon que Dieu nous donne.

La question du faux-pardon ou du pardon non-abouti, non travaillé en profondeur nous encourage sur un point : le chemin de pardon est un chemin de restauration et de guérison en profondeur, d’où il résulte une grande joie. Nous avons entendu cette joie dans le témoignage de ces 2 paroissiens, le 24 sept : l’un d’eux a dit avoir été « fou de joie » quand il y a eu pardon entre eux. Cette joie, on le verra, consiste à découvrir que je peux aimer l’autre comme il est… mais aussi que je suis aimé par l’autre qui parvient à dissocier mon faux-pas de ma personne. Avancer sur ce chemin est source de guérison et de libération pour tous, en particulier dans une communauté, paroissiale ou familiale. Mais ce chemin de guérison par le pardon passe par un chemin de désinfection des plaies, des blessures, et devrait pouvoir se faire ensemble, offensé et offenseur. Cette désinfection, tu ne peux pas la faire seule. Tu as besoin d’un vis-à-vis, à défaut de ton offenseur, cela peut être Jésus lui-même ou la communauté, ou un accompagnateur.

Amen.

 

 

[1] Citée dans Un chemin pour renaître, le pardon, éditions Ouvertures, Mont sur Lausanne, 2001, p.19.

[2] Olivier Buttex cité dans Un chemin pour renaître, le pardon p.50

[3] On l’a vu avec Jacob qui s’humilie devant Esaü son frère, mais dont on peut douter de l’aboutissement de la démarche : dès qu’Esaü lui pardonne, Jacob le roule à nouveau. Voir Genèse 33.

[4] Mais d’un autre ordre : jamais il ne nous est dit que David ait pardonné quelque chose à Joab. On devine juste que David ne parvient pas à s’imposer à son général.

[5] La lecture du livre de D. Augsburger Importe-se o bastante para perdoar / Importe-se o bastante para nao perdoar, Campinas, 1982 m’a beaucoup interpellé: il aborde la question du pardon dans son contexte communautaire et non pas juste comme une question de croissance personnelle individuelle. La version anglaise originale: Caring enough to forgiving.

David Augsburger, who has taught at Fuller since 1990, is senior professor of pastoral care and counseling in the School of Theology.  The author of 20 books in pastoral counseling, marriage, conflict, and human relations, Augsburger’s most recent writings are Dissident Discipleship: Self-Surrender, Love of God, and Love of Neighbor(2006), Hate-Work: Working through the Pain and Pleasures of Hate (2004), The New Freedom of Forgiveness (2000), Helping People Forgive (1996), and Pastoral Counseling Across Cultures: Pathways and Patterns (1995). Other well-known works include Conflict Mediation Across Cultures(1992), Sustaining Love: Healing and Growth in the Passages of Marriage (1989), and the “Caring Enough” series beginning with the widely published Caring Enough to Confront (1980; latest reprint 2012). Before coming to Fuller, Augsburger taught at seminaries in Chicago, Indiana, and Pennsylvania. For over a decade, he served as radio spokesperson for the Mennonite Churches. His productions won ten awards for creative religious broadcasting. He has written feature articles that have appeared in over 100 different periodicals.  An ordained minister of the Mennonite Church and a diplomat of the American Association of Pastoral Counselors, Augsburger has taught counseling and led workshops internationally, and practiced supervision and therapy.

[6] Voir Jacques Buchhold, Le pardon et l’oubli, éd. Sator, 1989, chapitre 1.

2017-10-10T15:25:49+00:00
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