Prédication sur Exode 20,1-17 et Ga 4,6 à 5,14.

Libre, oui mais comment ?….

 

Il y a 500 ans, au moment de la Réforme, la liberté était une idée naissante: les peuples allemands découvraient les avant-goûts d’une liberté issue d’un essor économique des villes et de leur volonté d’avoir une part du gâteau que la noblesse se réservait jusqu’ici, et les princes prenaient conscience qu’ils pourraient se libérer de la tutelle de l’Eglise. Aujourd’hui, nous vivons dans un monde où nous n’avons jamais eu tant de liberté et de possibilité, du moins ici en Occident. Paradoxalement, cette liberté est menacée[1]. Peut-être parce que nous n’avons pas su en mesurer le privilège et que nous l’avons galvaudée. Ou plutôt nous avons confondu la liberté avec le pouvoir que nous a donné notre savoir, notre compte en banque, notre technologie ou simplement notre santé ou notre position[2].

Notre liberté serait-elle menacée parce que nous l’avons transformée en l’outil privilégié pour imposer nos droits et  servir en 1er lieu nos propres intérêts?

Chaque époque a connu des prophètes essayant d’attirer le regard de leurs contemporains sur la vraie liberté, comme par ex. Martin Luther; au 16e siècle, alors que démocratie et individualisme étaient inconnus, il disait: Un chrétien est un libre seigneur sur tout et n’est soumis à personne. Un chrétien est un esclave asservi en tout et est soumis à tous[3]. En disant cela, il n’a rien inventé. Car si vous cherchez un peu… dites-moi qui est celui qui a vraiment accomplit cette maxime? Qui fut Seigneur Libre et placé au-dessus de tout pouvoir et autorité et simultanément Serviteur en tout et de tous? Jésus est l’incarnation même de la Liberté. Et cela en conformité avec la nature profonde du Dieu d’Israël[4].

Le paradoxe énoncé par Luther, on le retrouve dans le décalogue. Dieu libère son peuple de la servitude et lui donne ensuite une loi à obéir. Christ, lui, nous libère pour que nous suivions la loi de l’amour du prochain.

Alors finalement qu’est-ce que la liberté dans la Bible, qu’a-t-elle à dire aujourd’hui à nous et à nos contemporains ?

Il est peut-être plus facile de partir de ce que la liberté n’est pas dans la Bible.

1°. Pour Paul, la liberté ne se confond pas avec le libertinisme qui consiste à suivre toutes nos envies et à faire tout ce que nous voulons (Ga 5,13). Le libertinisme est souvent un asservissement à soi, qui aboutit à une indifférence à l’égard d’autrui. En fait Paul nous interpelle en nous demandant : Mais au fait… ta liberté est au service de qui ? De toi… juste de toi ?… Peut-être  est-ce là que le bas blesse le plus dans le monde d’aujourd’hui. La liberté est rarement au service du bien de l’autre. Le décalogue protège la liberté donnée au peuple de Dieu en orientant cette liberté vers le service de l’A/autre. Luther dira que la liberté chrétienne entraine le chrétien à servir les nécessités des autres, à agir par amour et pour le progrès des autres[5]. Alors qu’aujourd’hui, si vous regardez les libertés pour lesquels on se bat, c’est la liberté de commerce, mais rarement pour le bien du concurrent ; c’est la liberté des mœurs afin de légitimer ce qui ne l’était pas jusqu’ici et permettre de vivre selon les désirs de notre propre nature. Une liberté au service de l’autre… C’est bien ainsi que Jésus a vécu sa liberté, lui le Fils de Dieu, lui Dieu qui se fait homme pour nous relever.

 

2°. La liberté suppose de ne pas juger l’autre qui n’agit pas selon mes attentes ou selon ce que je crois être juste, à mes yeux et aux yeux de Dieu. Liberté à l’égard de notre propre propension à juger et condamner. Jacques (2,10-15) le dit : la liberté nait de cette prise de conscience que nous sommes souvent aveugles sur nos propres défaillances et nos propres défauts, qu’une poutre barre notre vue… et que nous sommes mal placés pour juger les autres et les anathèmiser. La liberté chrétienne naît d’une profonde prise de conscience de notre faillite personnelle, de notre inadéquation profonde avec la volonté bonne, juste et sainte de Dieu et simultanément de l’immense amour et pardon que Dieu nous accorde en Christ Jésus. La liberté chrétienne naît de la découverte que nous ne pouvons en rien attirer sur nous l’amour de Dieu… mais en rien du tout… et qu’il nous est pourtant donné.

Et la Croix où Jésus se donne pour nous en est l’expression suprême. La liberté de Dieu de ne pas nous juger. Dans Jean[6] (5,22-29), Jésus dit que le Père lui a remis le pouvoir d’exercer le jugement. Et ce jugement, Jésus l’exerce en donnant la vie à ceux qu’il croise. Jésus appellera péché et il appellera à la repentance… mais il ne condamnera pas… Et à chaque fois qu’il appelle péché dans la vie de quelqu’un, il agit de manière à relever la personne et lui permettre d’avancer. Il y a là une question pour nous : dans quelle mesure ce que je crois être ma liberté éclairée chrétienne me pousse à juger, condamner, écarter, disqualifier celui ou celle qui n’a pas agi en conformité avec ce que je crois être juste ? Dans quelle mesure cette liberté que me donne l’amour de Dieu et sa grâce me pousse à être compatissant, miséricordieux, compréhensif (mais pas condescendant) et libérateur dans le regard que je porte sur autrui ?

Ce que je dis là ne signifie pas de ne plus faire preuve de discernement et d’esprit critique. On le voit avec le 3e point.

3°. La liberté chrétienne implique un haut respect d’autrui, au point que nous renonçons à agir en liberté si cela est occasion de chute pour autrui. Mais ne pas être occasion de chute, ne signifie pas ne pas dénoncer le mal, l’injustice. Jésus et Paul en sont l’exemple. Paul appelle par ex. les Corinthiens à s’abstenir de manger de la viande sacrifiée aux idoles si cela est cause d’incompréhension pour autrui et en même temps il explique qu’il n’y a pas de raison d’avoir des scrupules à en manger vu que ces idoles ne sont en réalité que  néant. Luther lui-même a cette belle phrase : Que l’on attaque les lois humaines et les législateurs tout en observant ces lois avec les faibles, afin qu’ils ne soient pas scandalisés, jusqu’au moment où ils reconnaitront la tyrannie qu’ils subissent et la liberté qui leur est donnée[7]. La liberté c’est aussi la liberté de contester, de dire non à une autorité injuste. Le chrétien n’est pas appelé à s’aplatir devant des lois injustes, ni dans la société civile, ni dans l’Eglise. Le chrétien, parce qu’il se sait enfant du Dieu d’amour et de justice, a le devoir de contester l’injustice. Mais sans manipuler l’opinion, sans inciter à la violence, etc. La liberté à laquelle Dieu nous appelle devrait donc être un puissant levier pour un engagement des chrétiens en politique et dans la vie publique.

Cette liberté à vivre dans l’amour du prochain… elle est donnée à ceux qui se sont laissés libérés par le Seigneur. Notre liberté est issue d’une libération que Dieu opère pour nous et qui a un effet en nous. L’apôtre Pierre dit que nous sommes esclaves de ce qui triomphe de nous. Jésus dit que celui qui pèche est esclave du péché[8]. Quand l’amour de Jésus nous saisit, comme dit Paul, quand l’amour de Jésus nous domine, quand il triomphe de nous… alors nous nous découvrons tels que nous sommes réellement à ses yeux (pécheur gracié) et la responsabilité attenante. Luther dit : Bien que le chrétien soit à présent entièrement libre, il doit en retour et de son plein gré se faire le serviteur de son prochain, et agir avec celui-ci comme Dieu a agi avec lui en Jésus. Ainsi mon Dieu m’a-t-il donné, à moi homme indigne, toute la richesse de son amour, du salut, par et dans le Christ, gratuitement et par pure miséricorde. Ce père qui m’a tant couvert de biens, je vais en retour, librement, joyeusement et gratuitement faire tout ce qui lui plaît, de même pour mon prochain je vais devenir un Christ, à l’instar de ce que le Christ a été pour moi, et je ne ferai plus que ce que je vois être nécessaire à son profit et à son salut, puisque moi-même, par ma foi, je suis comblé de tout en le Christ.

Je laisse la conclusion à Nelson Mandela: Pour être libre, il ne suffit pas de se libérer de ses chaînes, il faut vivre en respectant et en augmentant la liberté des autres. Car avec la liberté viennent les res-ponsabilités. La liberté ne doit jamais être prise pour un acquis[9].

Amen.


Questions pour creuser en soi-même :

  • Quelle est la définition que je donne à la liberté ? A ton avis quelle définition donnerait Jésus de la liberté ?
  • Quel regard le croyant que je suis pose-t-il sur les 10 commandements ? Quelle place occupe-t-il dans ma manière de vivre ? Ai-je pris le temps de réfléchir à leur sens pour moi ?
  • Dans quelle mesure est-ce que j’utilise ma liberté pour servir les autres et favoriser les autres ?
  • Quelle place occupe chez moi la tendance à juger les autres qui ne qui ne correspondent pas à mes attentes (dans ce qu’ils croient, disent, font, décident, etc.), en particulier dans l’Eglise ? Comment est-ce que je me situe par rapport à la liberté que Jésus avait de ne pas juger et de ne pas condamner ?
  • Dans quelle mesure est-ce que j’utilise ma liberté pour dénoncer / contester les injustices que je vois ? Pour prendre la défense du petit et du faible, pour aller à la rencontre du blessé de la vie ?

[1] Menacée par la tyrannie de la pensée unique, par la domination des critères économiques sur bientôt tous les aspects de notre vie; menacée par la peur du terrorisme qui conduit la population à ne pas s’émouvoir devant des états d’urgence prolongés sans fin et devant un Etat de plus en plus fouineur. Liberté menacée par la désinformation à grande échelle dont nous gavent les  médias. Notre liberté est menacée mais comme nous vivons dans l’opulence… on s’en fiche.

[2] Ci-après, quelques textes d’Henri Laborit, un médecin psychiatre français. Laborit n’était probablement pas chrétien, mais ce qu’il dit fait réfléchir. En petit groupe de maison on  peut discuter les affirmations de Laborit et en particulier ce qu’il dit sur l’articulation liberté/amour du prochain.

La dangereuse liberté

« Liberté, c’est un débat qui n’a pas cessé d’exister depuis que l’homme est homme. Je pense que ce qu’on appelle la liberté, c’est la possibilité de faire aboutir son projet, sans que le projet de l’autre vienne le contrecarrer, c’est-à-dire que c’est la possibilité de faire aboutir son déterminisme. Plus on est ignorant, plus on se croit libre, parce qu’on ne connaît pas les lois. Quand on ne connaissait pas les lois de la gravitation, on se croyait libre de voler ou, au contraire, on ne se croyait pas capable de faire quelque chose, par exemple d’aller sur la lune. Ce n’est peut-être pas un but momentanément indispensable d’aller sur la lune, mais cela montre que, lorsqu’on connaît les lois de la gravitation, on ne s’en libère pas, on les utilise pour faire autre chose.

Cette notion de liberté, de libre arbitre, est extrêmement dangereuse parce qu’elle débouche sur la notion de décision. On croit qu’on décide, alors qu’on ne décide rien, et on est toujours sous une pression de nécessité, mais elle est strictement inconsciente, elle se développe inconsciemment dans notre système nerveux depuis notre naissance.

D’autre part, si l’on se croit libre, on débouche sur l’intolérance, obligatoirement. Vous ne choisirez pas l’erreur, tout de même, librement. Donc, vous détenez la vérité, librement, et l’autre détient l’erreur puisqu’il n’est pas d’accord avec vous, librement aussi, donc il faut le tuer.

En revanche, si vous savez que votre opinion, vos jugements, ne sont que des jugements de valeur et qu’ils sont entièrement déterminés par vos besoins fondamentaux, par tout votre apprentissage culturel, qui depuis, et peut-être même avant votre naissance, sont entrés dans votre système nerveux par l’intermédiaire de la socio-culture dans laquelle vous baignez et que, pour l’autre, c’est exactement la même situation, alors vous vous dites : s’il n’est pas d’accord avec moi, rien ne prouve que j’aie raison, et d’autre part, même si j’ai raison, ce n’est pas la peine de le tuer étant donné qu’il n’est pas responsable d’avoir choisi l’erreur. Elle lui a été imposée. »

Henri Laborit, « Entretien », in Le Monde, 29.11.77.

Éloge de la fuite de Henri Laborit

« Aimer l’autre, cela devrait vouloir dire que l’on admet qu’il puisse penser, sentir, agir de façon non conforme à nos désirs, à notre propre gratification, accepter qu’il vive conformément à son système de gratification personnel et non conformément au nôtre. Mais l’apprentissage culturel au cours des millénaires a tellement lié le sentiment amoureux à celui de possession, d’appropriation, de dépendance par rapport à l’image que nous nous faisons de l’autre, que celui qui se comporterait ainsi par rapport à l’autre serait en effet qualifié d’indifférent. »

[3] Martin Luther, De la liberté du chrétien, Seuil 1996, p.29, §1.

[4] Oui, le Dieu de la Bible est un amoureux de la Liberté, de sa liberté et de la nôtre. Le décalogue le reflète. Ailleurs Dieu fait entendre par les prophètes son projet de liberté: le jeûne qui lui plait est celui qui consiste à libérer l’opprimé (Esaïe 58); il donne le sabbat comme marque de la liberté accordée à son peuple; il veut que tous les 50 ans, les dettes soient remises (Lévitique 25); que tous les 7 ans, les hébreux ayant dû se vendre comme esclaves soient libérés, etc. Et le centre de la foi juive est la fête de la Pâque qui commémore la libération par Dieu de son peuple esclave en Egypte. Jésus se présente lui-même comme celui qui donne sa vie en rançon pour nous, la rançon étant un paiement fait pour rendre la liberté à un otage.

[5] Martin Luther, De la liberté du chrétien, Seuil 1996, p.67, §28.

[6]  Jean 8,22-29. 22  De plus le Père ne juge personne, mais il a remis tout jugement au Fils, 23  afin que tous honorent le Fils comme ils honorent le Père. Celui qui n’honore pas le Fils n’honore pas le Père qui l’a envoyé. 24  En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui écoute ma parole et qui croit à celui qui m’a envoyé, a la vie éternelle et ne vient pas en jugement, mais il est passé de la mort à la vie. 25  En vérité, en vérité, je vous le dis, l’heure vient –– et c’est maintenant –– où les morts entendront la voix du Fils de Dieu ; et ceux qui l’auront entendue vivront. 26  En effet comme le Père a la vie en lui–même, ainsi il a donné au Fils d’avoir la vie en lui–même, 27  et il lui a donné le pouvoir d’exercer le jugement, parce qu’il est Fils de l’homme. 28  Ne vous en étonnez pas ; car l’heure vient où tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront sa voix. 29  Ceux qui auront fait le bien en sortiront pour la résurrection et la vie, ceux qui auront pratiqué le mal pour la résurrection et le jugement.

[7] Martin Luther cité par Lienhard in Matin Luther, la passion de Dieu, Bayard, 1999, p.283-284.

[8] Jean 8:34  Jésus leur répondit : En vérité, en vérité, je vous le dis, quiconque commet le péché est esclave du péché.

[9] Toutes ces citations sont tirées de: Nelson Mandela, Pensées pour moi-même, La Martinière, 2011, p. 258-266.

La liberté ne doit jamais être prise pour un acquis. Chaque génération doit la protéger et l’étendre. Vos parents et vos ancêtres se sont sacrifiés pour que vos soyez libres et que vous ne connaissiez pas les mêmes souffrances qu’eux. Utilisez ce droit précieux pour faire en sorte que les ombres du passé ne reviennent pas.

Éloge de la fuite de Henri Laborit

 « Toute autorité imposée par la force est à combattre. Mais la force, la violence, ne sont pas toujours du côté où l’on croit les voir. La violence institutionnalisée, celle qui prétend s’appuyer sur la volonté du plus grand nombre, plus grand nombre devenu gâteux non sous l’action de la marijuana, mais sous l’intoxication des mass media et des automatismes culturels traînant leur sabre sur le sol poussiéreux de l’histoire, le violence des justes et des bien-pensants, ceux-là même qui envoyèrent le Christ en croix, toujours solidement accrochés à leur temple, leurs décorations et leurs marchandises, la violence qui s’ignore ou se croit justifiée, est fondamentalement contraire à l’évolution de l’espèce. Il faut la combattre et lui pardonner car elle ne sait pas ce qu’elle fait. On ne peut en vouloir à des êtres inconscients, même si leur prétention a quelque chose d’insupportable souvent. Prendre systématiquement le parti du plus faible est une règle qui permet pratiquement de ne jamais rien regretter. Encore faut-il ne pas se tromper dans le diagnostic permettant de savoir qui est le plus faible. »

 

 

 

2017-03-28T14:49:53+00:00
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