Prédication sur Genèse 50,15-21 / Luc 17,1-10 et Mt 18,15-16a.

Le pardon : quelques étapes sur un (long) chemin à parcourir.

Le pardon est un chemin plus ou moins long selon les personnes, mais un chemin qui débute par la simple décision de ne pas se venger. C’est le point de départ.

L’histoire de Joseph en est l’illustration. Lisez-la pour vous: Ge 39 à 50. Joseph semble être un homme qui ne cherche pas la vengeance.  Il y a renoncé. Il a la conscience de ne pas être Dieu. Cela dit, le pardon que Joseph accorde à ses frères qui l’ont vendu comme esclave 15 ans auparavant est un chemin ponctué d’étapes. Nous allons voir cela dans un instant.

Pour Jésus, le pardon n’est pas une option. C’est une exigence : pour lui, le pardon ne connaît pas de limite. Quand on lit Luc 17 et Mt 18, on peut résumer ainsi  la vision du pardon chez Jésus: le pardon est un geste à vivre dans l’humilité, qui demande foi et confiance, et dont le but n’est pas tant notre bien-être personnel, mais le fait de ne pas perdre un frère, une sœur. Le pardon est le moyen de ne pas laisser se perdre quelqu’un loin de la communauté des disciples, c’est aussi l’antidote aux scandales. Ces éléments se retrouvent dans l’histoire de Joseph.

Revenons donc au chemin que Joseph a parcouru pour pardonner. Nos pardons vont, eux aussi, parcourir un chemin semblable, chacun à sa vitesse.

  1. Le 1er pas, disais-je, renoncer à la vengeance. Je ne m’arrête pas dessus, tellement c’est évident. Mais c’est bien ce qui préoccupe les frères de Joseph : aurait-il retenu sa vengeance par respect pour son père ? Joseph est blessé de ce que ses frères osent penser cela de lui. Il a renoncé à la vengeance car la justice appartient à Dieu, lui seul connaît parfaitement les tenants et aboutissants de nos vies[1].

Lorsque Joseph se retrouve face à ses frères pour la 1ère fois, qui ne le reconnaissent pas, il doit se retirer pour pleurer, tellement il est ému. La vue de ses frères réveille l’amour qu’il a pour eux. Un amour qui dissocie ses frères de l’horrible acte qu’ils ont commis contre lui. Distinguer entre la personne et sa faute. Parvenir à regarder l’autre en voyant en lui, en elle une personne digne d’amour, une personne qui a une valeur propre malgré tout. Arrête-toi pour considérer celui ou celle à qui tu as de la peine à pardonner : est-il / est-elle à ce point détestable qu’il ne reste rien d’aimable en lui / elle ? La 2e étape consiste à retrouver un temps soit peu un regard d’amour sur l’autre. Cela n’est possible que si je le distingue de sa faute. Mais il y a plus…

  1. Joseph, durant ces 13 ans passés comme esclave et prisonnier en Egypte, aurait-il eu l’occasion de se dire qu’il n’avait pas été très malin de se vanter de ses rêves où il se voyait chef de ses frères ? A-t-il pris conscience que son papa n’avait pas aidé en faisant de lui son fils préféré ? On ne nous le dit pas. Mais une chose est sûre : quand il retrouve ses frères et son père, il n’y a pas la moindre trace d’arrogance, ni de supériorité. Une étape importante vers le pardon et qui aide à regarder l’autre avec un peu d’amour ou de sympathie c’est de se rendre compte que nous sommes dans le même bateau, que s’il/elle m’a offensé et blessé c’est que peut-être il/elle est aussi blessé/e par moi sans que je ne m’en sois rendu compte ou par les circonstances de la vie. Nous sommes les 2 des blessés de la vie.

Parfois nous devons aussi nous pardonner à nous-mêmes de nous être exposé à la situation où nous avons été blessés ou offensés. Ce pardon va précéder celui que nous donnerons à l’autre.

Jésus ne donne pas d’alibi au non-pardon. Il l’exige. Et si nous sommes ses disciples, vraiment, nous devons avancer sur ce chemin du pardon. Et c’est là que le fait de reconnaître que nous sommes des blessés de la vie, offensés comme offenseurs, va nous aider à diriger notre énergie, notre tristesse et notre colère non pas contre l’autre, mais contre l’offense, contre ce qui a causé l’offense, afin que cela ne se répète pas.

Tous dans le même bateau. Parfois le bateau c’est une paroisse ou une communauté (au sens large) qui se soumet à des structures et à des règlements humains qui ne sont pas à la gloire de Dieu, qui sont marqués par le péché, qui ne vont pas dans le sens que Jésus aimerait. La communauté est alors invitée à se repentir, à corriger le tir afin de pouvoir prier sans hypocrisie : Notre Père, que ton nom soit sanctifié.

La grande difficulté ici, et c’est là l’étape clé vers le pardon, est de retrouver assez de confiance pour renouer un dialogue véritable, une relation authentique avec la personne qui nous a blessés. C’est pour ça que les disciples disent : Donne-nous plus de foi (Lc 17,5). les disciples de Jésus ont tout de suite saisi que le pardon exige de la foi, de la confiance, de l’espérance, qu’ils n’ont pas. Seigneur, donne-nous assez de foi et de confiance pour aller l’un vers l’autre régler nos différents.

  1. Une étape importante vers un pardon abouti consiste à être assez réaliste et mature pour accepter que nous ne puissions pas remonter le temps et annuler ce qui s’est passé. Parfois, nous ressassons le passé en imaginant des scénarios où ça aurait été différent. Cela nous empêche d’avancer vers l’avenir et d’accepter le présent. Je ne peux pas exiger de celui qui m’a fait mal qu’il ne l’ait pas fait, vu qu’il l’a fait. Parallèlement, pour cheminer en direction d’un pardon abouti, je dois renoncer à toute garantie sur l’avenirdu style : je te pardonne si cela ne se répète pas. Tu n’es pas maître du futur. Le pardon consiste aussi, en grec, à laisser aller l’autre en avant dans sa vie, librement, avec ses combats et difficultés, ses réussites et ses échecs.

Dans l’histoire de Joseph, on voit qu’il ne cherche pas de garantie sur le futur. Par contre, il cherche à savoir si ses frères ont un peu changé d’attitude et si cela permet une relation renouvelée sur des bases acceptables. En effet, Joseph a clairement comme objectif la réconciliation, pas juste une sorte de grâce présidentielle. Comme je le disais le 8 octobre : un pardon donné comme une grâce et qui m’installe dans une position de supériorité n’en est pas un.

  1. Le pardon c’est accepter le risque d’être blessé à nouveau par le même personne. Et là… je crois que Jésus est vraiment notre exemple. Il a donné sa vie en croix pour toi et moi… pour attester son pardon de la manière la plus forte qui soit… et nous continuons à lui faire des crève-cœurs. Parfois exprès, parfois sans le vouloir.
  1. La dernière étape consiste à rétablir des relations durables sur des bases justes et correctes entre nous et ceux qui nous ont offensés. C’est vrai que ce n’est pas tjs possible. Malheureusement. Mais c’est bien ce que Jésus attend de nous. Il attend que son troupeau, sa communauté, son Eglise soit unie et qu’il n’y manque personne. Dans Matthieu, l’exhortation à pardonner suit la parabole du berger qui va à la recherche de la 100e brebis qui s’est perdue. Dans Luc, ça suit l’avertissement contre les occasions de chute.

Jésus dit que le but de la démarche de pardon c’est de gagner un frère, une sœur, de ne pas les perdre. N’est-ce pas là le rôle de l’Eglise que d’y veiller ? Quand je dis Eglise, pensons paroisse.

Quand une paroisse connaît une crise ou une tension, la tentation facile consiste à trouver un coupable, un bouc émissaire plutôt que de se remettre en question. Un tel ou une telle a mal agi c’est de sa faute, si il ou elle n’avait pas fait ceci ou dit cela, ça ne serait pas arrivé. Et pan dans les dents !!! Et on peut parler mal de lui ou d’elle, tant pis !!! Et pis après… on va prendre la Ste Cène ensemble quand même. Cela n’est pas ce que Jésus a pour la communauté de ses disciples.

Ecoutez le professeur de théologie pratique David Augsburger[2]:

Le pardon est le moyen pour créer une communauté créative, il est une ouverture faite pour créer la communauté malgré tout. Car c’est dans la communauté que nous connaissons véritablement qui est Dieu et que nous expérimentons son pardon, car le prochain est le canal que Dieu utilise pour me manifester amour et pardon. Dans le protestantisme moyen, l’individualisme a perverti le pardon et en a fait un poison qui détruit la communauté, car tout s’y joue entre moi et Dieu, ce qui élimine la nécessité de rencontrer Dieu dans la réalité du corps de Christ (p.69). On confesse son péché à Dieu et non à celui / celle qu’on a offensé : on n’a plus besoin du corps de Christ. Ainsi l’idée de sacerdoce universelle est aussi pervertie, car l’office du prêtre est bien de prononcer le pardon dans la  vie de l’autre. La communauté est appelée à avoir un rôle thérapeutique dans la vie de ses membres. Ce rôle naît d’une décision d’être transparents et ouverts, et de travailler à des relations restaurées et guéries. Dans ce travail volontaire, nous recevons les uns des autres compassion, souci et affection.

Est-ce cela que tu vis dans ta paroisse? Est-ce à cela que tu contribues dans ta paroisse?

Tu as besoin du pardon des autres. Les autres ont besoin de ton pardon. Le monde a besoin de voir ce que c’est quand une communauté vit cette réalité. Des belles prédications, des beaux sites internet, des beaux programmes… tout ça c’est du pipo si nous ne sommes pas prêts à vivre un style de communauté radicalement autre que ce que le monde propose.

C’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres que l’on saura que vous êtes mes disciples.

Seigneur, augmente-nous la foi… oh oui augmente-nous la foi… afin que nous apprenions à devenir des Joseph.

Amen.

 

 

Ci-après, un lien vidéo vers une histoire de réconciliation dans l’Eglise méthodiste, qui illustre combien pardon et réconciliation sont un chemin (parfois long) : https://youtu.be/Ijf-mH7l-E0

 

[1] Romains 12:19  Mes chers amis, ne vous vengez pas vous–mêmes, mais laissez agir la colère de Dieu, car l’Écriture déclare : « C’est moi qui tirerai vengeance, c’est moi qui paierai de retour,  »dit le Seigneur.

[2] Résumé du chapitre 5 de David Augsburger Importe-se o bastante para não perdoar, Campinas 1992 / Caring enough not to forgive, Rosemead CA 1981.

2017-10-30T09:11:06+00:00
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