Lectures : Daniel 1 ; 1 Pierre 2,11-12 ; Jean 17,15-16
1. Daniel et son contexte. Daniel, Ézéchiel et Esther sont 3 livres qui relatent la situation d’Israël pendant le temps de l’exil. L’Exil est la conséquence de la désobéissance du peuple dénoncée par le prophète Jérémie notamment. C’est ce temps de 70 ans où le peuple d’Israël est déporté et vivra en Babylonie. Il y a eu 3 vagues de déportation sur environ 15 ans. La 1ère vague de déportation concerne surtout les gens de la cour, les élites, les intellectuels, les prêtres et les artisans qualifiés (dans le but de promouvoir les intérêts et le développement de la société babylonienne). En 587 avant JC, Babylone assiège Jérusalem, détruit le temple et déporte une grande partie de la population restante.
Daniel lui-même naît sous le règne du roi Josias. Il connaît bien la loi du Seigneur. Il aime Dieu. Lorsqu’il est déporté il est jeune (environ 15 ans), de famille royale, doué, intelligent : il pourra ainsi rentrer au service du roi (v.4). Il passe 3 ans à la cour du roi où il apprendra la langue, les sciences, l’astronomie, l’histoire, etc. Il occupera un poste élevé pendant ce règne et restera toute sa vie à Babylone malgré la fin de la captivité.
2. L’exil et ses défis. En effet cette condition d’exilé va confronter Daniel et ses amis à un véritable défi : comment être loyal à Dieu dans un monde qui n’honore pas Dieu ? Comment rester fidèle au Seigneur alors que le roi veut « babyloniser » culturellement les israélites ? Les étrangers destinés au service de la cour doivent intégrer les valeurs et la culture babylonienne. Pour cela ils font tout pour changer leur façon de penser et leur loyauté y compris spirituelle. Et cela commence par un changement de nom. Daniel dont le nom signifie Dieu est mon juge devient Beltshatsar (= que Bel protège sa vie). Les nouveaux noms de Daniel et de ses 3 amis évoquent les divinités babyloniennes. Autant dire que leur identité profonde et attachement à Dieu sont menacés...
L’épisode du refus de partager la nourriture du roi est le premier événement qui challenge leur loyauté. S’il la refuse c’est soit à cause de l’impureté de la nourriture (Lv 11) soit qu’elle vient de sacrifices offerts aux dieux babyloniens et Daniel refuse toute forme d’idolâtrie (Dt 6,13-15). L’hypothèse la plus probable serait qu’elle appartient au roi ; et partager la table du roi, dans le monde antique, signifiait sceller une alliance d'allégeance envers lui. Donc se compromettre avec lui. En refusant ce repas, Daniel refuse de donner au roi ce qui n'appartient qu'à Dieu seul : sa loyauté ultime. Il veut vivre en accord avec sa conscience. Il reste ferme dans sa foi, il ose être différent sans céder à la pression. Dn 1 dit qu’il est résolu à rester fidèle au Seigneur et à sa Loi.
Dans notre quotidien, nous faisons face à des situations qui testent notre loyauté. Par exemple : suis-je prêt à refuser un profit qui serait obtenu au prix d’un mensonge ? De participer à une pratique que tout le monde autour de soi trouve normale ? — fermer les yeux sur une petite malhonnêteté au travail, par exemple, ou suivre une tendance qui va à l'encontre de mes convictions simplement parce que « tout le monde fait ça » sur les réseaux sociaux ? Aux yeux du monde, nos décisions peuvent paraître incompréhensibles, mais c'est précisément le choix d'une vie « sainte », c'est-à-dire mise à part pour Dieu.
Hier comme aujourd’hui, nous cherchons à vivre notre foi dans un monde qui n’en partage pas, peu ou plus du tout les convictions. Nous ne vivons plus dans une société « chrétienne » mais dans un monde marqué par le relativisme où tout se vaut. Nous connaissons des tensions au travail ou dans notre entourage et nous nous retrouvons régulièrement en décalage voire nous aussi sous pression. Face à ce genre de situation, comme pour Daniel, il existe deux réflexes :
Le 1er est celui de l’assimilation. Cette démarche vise à se fondre entièrement dans la culture ambiante, en adopter ses valeurs, ses pratiques. C’est une question de pertinence sinon vous risquez de perdre votre place, d’être rejeté… Les autres font comme ça, pourquoi rechigner à faire comme tout le monde ?!
Le 2ème c’est celui de la séparation totale. C’est ce que certains prophètes de l’époque préconisaient par peur de perdre leur identité. Aujourd’hui ce serait faire le choix de rompre tout contact avec ce qui n’est pas explicitement chrétien, vous façonnez votre petite bulle dite chrétienne pour ne pas être « contaminé » par cette « société néo-païenne et relativiste aux valeurs toxiques ».
Que choisit Daniel ? Il choisit une 3ème voie : rester distinct tout en demeurant profondément engagé. Il ne rejette pas tout en bloc : il accepte son nouveau nom, sa formation, sa future carrière au service de Babylone. Apprendre de cette culture ne signifie pas l’approuver ! Il s'adapte au nouveau contexte sans pour autant vendre son âme pour sauver sa vie, ni même faire violence à sa conscience. Daniel se concentre sur son comportement. Il ne peut pas empêcher les autres de l'appeler par un autre nom. Peu importe ce qu'ils disent. Daniel sait comment il s'appelle. Il laisse Dieu seul être son juge. Sa ligne rouge est claire : c’est celle de l’allégeance à son Dieu. Vivre en exil, ce n’est pas se retirer du monde, c’est savoir à qui l’on appartient ! Daniel sait à qui il appartient et qui est le seul vrai roi dont il est le serviteur.
Il suit ce que Jérémie avait dit aux exilés : « Bâtissez des maisons et habitez-les, plantez des jardins... cherchez le bien de la ville où je vous ai menés en exil, priez l'Éternel en sa faveur, car de son bien-être dépendra le vôtre » (Jr 29.5-7). Dieu n'appelle pas son peuple à fuir la cité païenne, mais à travailler à sa prospérité et à sa paix — de l'intérieur. Ni assimilation, ni séparation : aimez la ville, soyez engagés pour elle et pour son Shalom (bien-être spirituel, physique, matériel, économique). Car votre propre Shalom en dépend ! Daniel choisit de se distinguer. Cette distinction, cette mise à part, ne signifie pas retrait. Elle n’est pas prétexte au retrait. Daniel et ses amis excellent DANS le système babylonien. Ils n’ont pas pour autant renoncé à leur identité. Dieu ne bénit pas leur séparation du monde. Il bénit leur excellence au sein du monde !
C'est exactement cette double tension que Jésus formule dans sa prière pour ses disciples : « Je ne te demande pas de les retirer du monde, mais de les préserver du malin. Ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde » (Jn 17.15-16). Dans le monde = pas de fuite, pas de repli, ne pas se couper de la cité. Comme Daniel nous œuvrons au cœur du monde. Mais pas du monde : refus de prêter allégeance aux idoles, valeurs, personnes, modes de pensées qui gouvernent ce monde.
3. Comment vivre dans ce monde ? Présence/appartenance
Comment résumer Dn 1 ? Présence complète dans la culture Babylonienne et appartenance exclusive au Dieu d’Israël. Jean 17 donne à cette tension son fondement christologique : c'est parce que Jésus lui-même a vécu ainsi — envoyé dans le monde par le Père, sans jamais être de ce monde — que nous, ses disciples, pouvons vivre de la même manière.
1 Pierre 2 reprend le même vocabulaire d'exil pour décrire la condition chrétienne : étrangers et exilés appelés à une conduite bonne afin que les gens reconnaissent nos bonnes œuvres, et glorifient Dieu. Il y a des choses auxquelles le chrétien exilé dit non, au nom de son allégeance au seigneur et à sa parole. Il choisit une vie d’intégrité et de service de sorte que sa différence devient elle-même un témoignage qui devient une occasion pour Dieu d’être glorifié.
Ces trois textes trouvent leur accomplissement en une seule personne. Jésus l'exilé ultime est le seul qui ait parfaitement réussi à tenir simultanément distinction et engagement. Il vient d’un lieu parfait dans un environnement totalement étranger et marqué par le péché. Mais il en est resté totalement distinct. Jésus n’a jamais cédé aux pressions pour se protéger et éviter la mort. Il a choisi d’aimer. Par amour pour nous et ce monde il ne s’est pas retiré du monde : il a mangé avec les pécheurs, fréquenté les marginaux, au point d'être accusé d'être « un glouton et un ivrogne, un ami des collecteurs d'impôts et des pécheurs ». Il s'est engagé si profondément pour le monde qu’il en a porté le poids du péché à en mourir sur la croix…
Jésus a vécu cela : une vie distincte et engagée à la fois. Nous pouvons le vivre à notre tour. Vivre en exil signifie refuser d’adopter sans discernement les valeurs, les pratiques de ce monde par peur de perdre sa place (assimilation) ou être dans une posture de repli ou de méfiance généralisée envers le monde (séparation). A la place nous sommes appelés :
1° à discerner dans nos relations, notre travail, nos habitudes (financières, professionnelles, etc.) où se trouve la ligne rouge, là où l'allégeance à Christ doit prendre le pas sur les attentes ambiantes, même si cela nous coûte et nous désavantage.
2° à discerner où nous pouvons nous investir pleinement, à servir le bien commun de la cité où l'on a été placé, sans réserve ni mépris.
Conclusion : Être exilé, au sens biblique, c'est une manière de tenir ensemble deux fidélités : une allégeance sans partage à Dieu seul, et un amour sans réserve pour la ville, le pays, le quartier dans lesquels Dieu nous a placés. Dieu a amené des témoins fidèles à Babylone pour aider les païens à découvrir le Dieu vivant. Dieu nous a placé là où nous sommes pour être des témoins du Christ en y menant une si belle vie que Dieu lui-même en soit glorifié ! Amen
