Prédication sur Marc 3.13-18 / 9,38-39 et 1Co 1.10-13

Les 12, laboratoire de la Bonne Nouvelle

Ce matin, nous ferons un peu différemment. Nous allons d’abord lire Marc 3,13-18 dans la BFC.

13 Puis Jésus monta sur une colline ; il appela les hommes qu’il voulait et ils vinrent à lui. 14-15 Il forma ainsi le groupe des douze qu’il nomma apôtres. Il fit cela pour les avoir avec lui et les envoyer annoncer la Bonne Nouvelle, avec le pouvoir de chasser les esprits mauvais. 16 Voici ces douze : Simon–Jésus lui donna le nom de Pierre, 17 Jacques et son frère Jean, tous deux fils de Zébédée–Jésus leur donna le nom de Boanergès, qui signifie les hommes semblables au tonnerre, 18 André, Philippe, Barthélemy, Matthieu, Thomas, Jacques le fils d’Alphée, Thaddée, Simon le nationaliste, 19  et Judas Iscariote, celui qui trahit Jésus.

Vous remarquez que et les envoyer annoncer la Bonne Nouvelle. Marc désigne cette Bonne Nouvelle comme la Bonne Nouvelle de Jésus Christ, ailleurs on lit la Bonne Nouvelle du Règne de Dieu. Avant d’aller plus loin… j’aimerais vous donner l’occasion de noter sur un post-it ce qui est le cœur de cette bonne nouvelle selon vous, et de le coller sur le flipchart. Je me permettrai ensuite de vous en lire certains.

La Bonne Nouvelle de l’Evangile constituée de ce que vous venez d’inscrire sur les post-its va se déployer au sein de la communauté des 12. Ce petit groupe va être le laboratoire expérimental de cette Bonne Nouvelle, non sans difficulté, on va le voir. Mais, avant, je vous invite à écouter les 2 autres lectures.

Jn 9 : 38  Jean dit à Jésus : Maître, nous avons vu un homme qui chassait les esprits mauvais en usant de ton nom, et nous avons voulu l’en empêcher, parce qu’il n’appartient pas à notre groupe. 39  Mais Jésus répondit : Ne l’en empêchez pas, car personne ne peut accomplir un miracle en mon nom et tout de suite après dire du mal de moi. 40  Car celui qui n’est pas contre nous est pour nous.

1Co 1 :11  En effet, mes frères, des personnes de la famille de Chloé m’ont informé qu’il y a des rivalités entre vous. 12  Voici ce que je veux dire : parmi vous, l’un déclare : Moi, j’appartiens à Paul ; l’autre : Moi à Apollos ; un autre encore : Moi à Pierre ; et un autre : Et moi au Christ. 13  Pensez–vous qu’on puisse diviser le Christ ? Est–ce Paul qui est mort sur la croix pour vous ? Avez–vous été baptisés au nom de Paul ?

Qui n’a pas vu ce film qui est déjà bien vieux, Les 12 salopards ? C’est l’histoire d’un major américain qui recrutent 12 gaillards, tous condamnés à mort pour différents crimes, afin de leur confier une mission de sabotage de haut risque dans la France occupée, juste avant le débarquement en Normandie. Le défi : fédérer des hommes par nature inconciliable autour d’un projet unique.

L’appel des 12 disciples pourrait aussi faire l’objet d’un film. Ils étaient d’ailleurs plus que 12. Jésus les appelle à former un mélange improbable: un zélote dont l’objectif est de nettoyer la Judée des Romains, un collecteur d’impôts qui collabore avec les Romains, le duo Jacques et Jean, fils du tonnerre qui menacent du feu céleste ceux qui s’opposent à Jésus, et qui veulent les meilleures places au grand dam de leurs collègues. Sans parler, ô scandale, des femmes… qui soutiennent financièrement Jésus et qui côtoient Judas dont il est dit qu’il vole ce qui se trouve dans la bourse commune. Ça devait donner de belles étincelles entre eux. La présence de ces femmes est tellement scandaleuse que seul Luc, le Grec, en parle. Plus tard, parmi les disciples il y aura les rigoristes en matière de nourriture kasher et les libéraux. Il y aura les tenants de la circoncision et les autres. C’est comme si Jésus faisait exprès de réunir autour de lui un groupe hétérogène, disparate. Et il fait exprès. A l’époque c’était les disciples qui choisissaient leur maître, et pas le maître ses disciples. Donc Jésus fait vraiment exprès. Il casse les codes.

Et Jésus réunit tout ce monde autour de lui pour une double mission : être avec lui et annoncer la Bonne Nouvelle.

Annoncer la Bonne Nouvelle implique de la vivre, de la faire vivre. Sinon ce n’est qu’un discours de plus, du blabla. La faire vivre, la vivre ça commence à l’intérieur du groupe des disciples. Pas simple. Jésus est ambitieux.

Cela étant, qu’est-ce que ce texte, qu’est-ce que Jésus essaie de nous dire ? 3 choses, je crois.

1°. Nous aussi, Jésus nous a choisis, appelés pour devenir ses disciples. Nous aussi formons un groupe hétérogène, composé de gens très différents les uns des autres. C’est dans le projet de Jésus. Il y a parmi nous des réformés bonne souche et des réformés de tendance évangélique. Il y a parmi nous des personnes qui sont contre le baptême des enfants, d’autres qui sont pour. Il y a parmi nous des gens qui ont une lecture de la Bible plus littérale et d’autre plus libérale. Il y a des gens qui ont un foi plus charismatique, d’autre plus calme, d’autre dont la foi a une couleur sociale. Il y a les tenants du dialogue inter-religieux ou de l’œcuménisme, il y a ceux qui n’y sont pas sensibles. Il y a des théologies différentes et des sensibilités ecclésiales différentes.

Pourquoi Jésus a-t-il voulu un groupe hétérogène autour de lui ? Parce lorsqu’un groupe est homogène il a tendance à devenir sectaire et à exclure qui ne pense pas et ne correspond pas à son cadre. Il n’est plus alors en mesure de transmettre la Bonne Nouvelle du Règne de Dieu qui est amour, pardon et accueil. Et cela doit donc nous poser une question fondamentale : quel genre de communauté ou d’Eglise voulons-nous être ? Homogène et sectaire/fermée ou bigarrée et appelée à exercer la bienveillance et l’ouverture.

2°. Jésus nous dit: aussi différents puisses-tu être de la personne assise avec toi ici au culte, tu as ta place, et elle a sa place dans la mise en oeuvre de la Bonne Nouvelle du règne de Dieu. Il y a 2 tentations : celle de penser que je ne suis bon à rien et ne fais pas l’affaire et celle de penser que l’autre est bon à rien et ne fait pas l’affaire ; celle donc de se retirer et celle d’exclure ou chasser l’autre. Jésus peut confier des responsabilités à des jeunes sans expérience ou à des ainés pleins d’expérience. Jésus ne s’encombre pas de nos critères de comparaison. De toute façon, qui est–ce qui te distingue ? Qu’as–tu que tu n‘aies reçu ? (1Co 4,7). Nous sommes appelés. Le mot appelé en grec a donné Eglise en français. Nous sommes réunis par la Bonne Nouvelle pour la Bonne Nouvelle. Et nous avons noté de nombreux élément de cette Bonne Nouvelle.

Vouloir proclamer l’Evangile sans le vivre à l’interne c’est avoir un double langage, c’est être une Eglise stérile, qui sonne creux, qui n’interpelle pas, qui n’intéresse personne.

On peut se poser la question : quelle tentation est la mienne ? Exclure, chasser ou me retirer ? Et en parler au Seigneur. Parce finalement, nous sommes tous le déviant de quelqu’un, la personne qui ne correspond pas au désir de perfection d’un autre. Nous sommes chacun un outil inadapté aux yeux de quelqu’un d’autre.

3°.  Mais ce n’est pas facile, vous en conviendrez. C’est pour ça que Jésus nous appelle avant tout à être avec lui, être avec lui, être uni à lui. C’est-à-dire à me souvenir que c’est Lui qui a donné sa vie pour moi, pour nous, quand bien même nous en sommes totalement indignes. Nos seules divisions, notre seul esprit de jugement nous en rend indignes.

Dans l’histoire de l’Eglise, très rapidement les divisions mesquines sont apparues. Dès que les disciples se sont éloignés de Christ Jésus ; dès qu’ils se sont réclamé d’une théologie, d’une tendance, d’une origine, d’une tradition. Jésus nous a appelés pour nous avoir avec lui, près de lui. C’est lui seul notre trésor. Il sait que seul notre proximité avec lui peut contrebalancer la fragilité de son projet. Lorsque je commence à me focaliser sur ce qui me dérange et est déviant chez l’autre, c’est qu’à-priori je suis en train de ne pas vouloir m’occuper de ce qui ne va pas chez moi. On le voit chez les disciples de Jésus qui, lorsqu’ils sont occupés à savoir qui est le plus important parmi eux, empêchent d’autres disciples qui ne sont pas de leur groupe de témoigner de Jésus.

Appartenant au groupe des disciples de Jésus, tu es appelé, je suis appelé à ne pas laisser ce qui nous dérange chez l’autre nous diviser.

Choisir d’être chrétien/ne c’est choisir un chemin exigeant : c’est choisir de marcher à la suite de Jésus, c’est-à-dire choisir de vivre ce qu’il me demande d’annoncer.

J’aime bien ce que Antoine Nouis dit dans son commentaire et je conclurai par ça : Jésus nous appelle à être une communauté, un groupe de disciples hétérogènes, mais réunit par une mission : trouver un chemin de créativité pour faire vivre la Bonne Nouvelle. Et il nous dit qu’une communauté de disciples, une paroisse doit se poser 2 questions[1]  :

  • qu’est-ce qu’elle peut inventer pour aimer l’autre c’est-à-dire pour lui permettre de s’épanouir ?
  • qu’est-ce qu’elle peut imaginer pour vivre la grâce c’est-à-dire pour dénouer ce qui est noué, pour défaire les noeuds ?

Ces questions, chacun peut se les poser comme membre de l’Eglise, mais aussi comme simple croyant individuel. Prendre ce chemin pourrait bien transformer l’atelier de nos relations en famille et en paroisse[2].

Amen.

 

[1] A. Nouis, L’aujourd’hui de l’Evangile, Lyon, 2013, p.105. La vocation que Dieu nous adresse ne passe pas par des exploits de sainteté mais par le témoignage quotidien d’une vie marquée par la grâce. En disant cela, ma mémoire se peuple de gens simples, un technicien, une vendeuse, un instituteur, une gardienne d’immeuble … qui ont été pour moi des modèles de foi. (…) Tout le monde peut être disciple du Christ quelle que soit sa situation professionnelle ou familiale. Nous pouvons même aller plus loin en disant qu’être disciple donne du sens et du sel à la vie la plus ordinaire. Pour cela, il est bon de se poser deux-questions:

  • Que-vais-je inventer pour aimer mon prochain, c’est-à-dire pour lui permettre de s’épanouir? Bibliquement, l’amour n’est pas une question de sentiment, mais de lucidité, d’imagination, et de délicatesse. Comment permettre à mon prochain de grandir dans tous les domaines de sa vie?
  • Que-vais-je imaginer pour vivre la grâce, pour dénouer ce qui est noué, pour aérer ce qui est confiné, pour surprendre ce qui est enfermé dans la routine, pour proposer toujours de nouveaux recommencements ?

Peut-être que certains ont pu penser que ce texte ne s’adressait pas à eux, il ne s’adresse qu’à eux. Pour tous, il y a du sel et du sens à devenir disciples, il y a du sel et du sens à se poser la question de l’amour et de la grâce.

[2] Cf. cette petite histoire tirée de Jean Vernette, Paraboles d’Orient et d’Occident, Paris, 1993, p.204-205. Cette histoire a été lue pour introduire la confession des péchés lors du culte.

Il y avait, il y a bien longtemps de cela, dans un petit village, un atelier de charpentier. Un jour que le Maître était absent les outils se réunirent en grand conseil sur l’établi. Les conciliabules furent longs et animés, ils furent même véhéments. Il s’agissait d’exclure de la communauté des outils un certain nombre de membres. L’un prit la parole : Il nous faut, dit-il, exclure notre sœur la scie, car elle mord et elle grince des dents. Elle a le caractère le plus grincheux du monde ! Un autre dit : Nous ne pouvons conserver parmi nous notre frère le rabot qui a le caractère tranchant et qui épluche tout ce qu’il touche ». Quant au frère marteau, dit un autre, je lui trouve le caractère assommant. Il est tapageur. Il cogne toujours et nous tape sur les nerfs. Excluons-le. Et les clous ? peut-on vivre avec des gens qui ont le caractère aussi pointu ? Qu’ils s’en aillent ! Et que la lime s’en aillent aussi. A vivre avec elles, ce n’est que frottement perpétuel. Et qu’on chasse le papier de verre dont il semble que la raison d’être dans cette atelier est de toujours froisser !

Ainsi discouraient en grand tumulte les outils du charpentier. Tout le monde parlait en même temps. L’histoire de dit pas si c’est le marteau qui accusait la scie et le rabot la lime, mais il est probable que c’était ainsi, car à la fin de la séance, tout le monde se trouvait exclu.

La réunion bruyante prit fin subitement par l’entrée du charpentier dans l’atelier. On se tut lorsqu’on le vit s’approcher de l’établi. Il saisit une planche et la scia avec la scie qui grince. La rabota avec le frère rabot au ton tranchant qui épluche tout ce qu’il touche. Le frère ciseau qui blesse cruellement, notre sœur la lime au langage rude, le frère papier de verre qui froisse, entrèrent successivement en action. Le charpentier prit alors nos frères les clous au caractère pointu et le marteau qui cogne et fait du tapage. Il se servit de tous ses outils au méchant caractère pour fabriquer un berceau. Pour accueillir l’enfant à naître. Pour accueillir la Vie.

Saga suédoise

 

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