En réfléchissant à cette 5ème demande peut-on dire qu'après le pain le pardon est la chose la plus nécessaire à la vie ? Ou même soutenir qu'un être humain privé de pardon meurt au même titre que celui qui n'a plus de pain ?
1° Pardonne-nous… oui mais quoi ?
Que dit Mt ? « Pardonne-nous nos dettes comme nous-mêmes nous avons remis à nos débiteurs ». Luc utilise le mot péché mais être pécheur devant Dieu et autrui c’est bel et bien avoir une dette morale envers eux. Au temps de Jésus la dette est une vraie menace pour les petits propriétaires. Quiconque ne peut rembourser sa dette ne pouvait l’acquitter qu’en étant vendu comme esclave lui et sa famille. C’est ce qui se passe dans la parabole du serviteur impitoyable.
Le mot « dettes » est une image pour représenter notre relation à Dieu. Dette ou péché, la réalité est la même : notre relation à Dieu est perturbée, comme le péché perturbe les relations entre les humains. La dette fait que nous sommes en situation de déficit devant Dieu et autrui. Or demander le pardon et pardonner c’est le désir de restaurer la communion (avec Dieu et avec le frère/sœur).
1° Nous sommes débiteurs d’abord envers Dieu devant lequel nous sommes criblés de dettes ! Nous savons à quel point nous sommes loin d’être en règle devant Lui. Toute transgression de la loi revient à contracter une dette envers Dieu. Nous n’avons pas rempli nos obligations ; nous n’avons pas rempli le contrat qui nous liait à Dieu. Ou pour le dire encore autrement notre dette envers Dieu, c'est la distance qui sépare notre vie de l’Évangile…
Puis débiteurs envers notre prochain : qui n’a jamais eu de réaction excessive, des paroles blessantes, un silence complice, un regard humiliant, une attitude d'indifférence, de mensonge et de malveillance ? Autant d'attitudes qui causent de graves préjudices et détruisent les relations. Nous contractons ainsi une dette morale envers les autres. Tout comme les autres peuvent contracter une dette envers nous car nous avons subi les mêmes choses de leur part.
Seul le règlement d'une dette rétablit l'ordre des choses. La parabole est claire : envers Dieu nous n’avons pas les moyens de redresser la situation. Notre seul espoir réside maintenant dans la seule bienveillance de notre créancier. Et le créancier de la parabole est surprenant dans le sens qu’il remet une dette que personne n’aurait jamais pu honorer. Il le fait purement et simplement, sans poser de question. Par générosité sans calcul. Parce que nous en avions besoin.
De quelle façon Dieu pouvait nous acquitter de notre dette ? C’est par la croix. A la croix, Jésus règle notre dette. Le roi lui-même s’est fait esclave pour nous libérer de nos dettes. Ainsi il restaure par pure grâce la relation perturbée entre Dieu et nous. La croix est donc l’expression ultime du pardon. Voyons en quoi le pardon est une des choses les plus nécessaires à la vie au même titre que le pain. Que produit une remise de dette ?
2° Fruit de la remise de dette
Quand on remet une vraie dette à quelqu'un c’est un poids énorme qui tombe de ses épaules : il peut envisager la vie et l’avenir autrement. Quand Jésus remet nos dettes il se passe 3 choses.
a/ D’abord le pardon nous rend véritablement libre. La dette était devenue un poids paralysant, un boulet qui nous rattachait à notre débiteur. Ce poids est celui de nos fautes, de relations conflictuelles, de notre oubli de Dieu, etc. Tout cela s’est accumulé pour empoisonner le présent et boucher l'avenir. Mais quand Jésus dit « je te pardonne », c’est une parole qui libère parce qu'elle fait du présent un espace dégagé où tout est à nouveau possible. Tu n’es pas condamné à perpétuité à payer pour des actes commis dans le passé. Il coupe la chaîne du boulet et te permet de marcher sans entrave.
b/ Si le pardon nous décharge du poids du passé mais il nous ouvre aussi à l'avenir. Imaginez que quelqu'un vous dise : tu vas devoir payer le restant de ta vie pour tes fautes… C’est horrible ! A la croix Jésus nous gracie. Être gracié signifie quoi ? Nous n’avons pas à vivre enfermés dans l'angoisse et la peur d'un jugement futur pour ce que nous avons fait. Je peux envisager l’avenir autrement ! Cela procure une vraie joie de vivre !
c/ Le pardon établit la paix. Avec Dieu : car il renonce à exiger son dû afin de nous donner une chance à la vie qu'il a voulu belle et bonne. Paix avec soi-même parce que la faute est pardonnée : je n’ai plus à me condamner moi-même. Paix avec autrui car l'heure est à la réconciliation. Le pardon recrée la relation avec autrui car le présent devient un espace de rencontre nouveau.
Alors oui le pardon est aussi nécessaire que le pain car il donne sa pleine chance à la vie. Il ôte de nos épaules tout ce qui pesait sur elle et nous étouffait. Il libère, apaise et régénère. Dans la parabole le mot pitié fait référence aux entrailles ou à l'utérus : le pardon accouche de la vie. C’est sur la base de ces 4 convictions que nous pouvons aborder la fin de la demande du NP.
3° Comme nous pardonnons…
Dieu réserve-t-il son pardon à ceux qui sont capables de pardonner ? Comme s’il fallait pardonner pour être pardonné. Si c’était le cas nous serions dans la justification par les œuvres. Or l’Évangile c’est l’assurance qu’à la croix, nous sommes pardonnés et justifiés par grâce. Ce n’est pas le pardon du serviteur qui provoque le pardon du roi. Le roi l’a pardonné sans aucune condition.
Dieu a pardonné à la croix. C’est acquis. Mais nous savons que continuons à l’offenser chaque jour. C’est pourquoi dans le NP nous lui demandons de nous pardonner (= repentance). Et il ajoute « comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés ». Si je dis : j’ai besoin de ton pardon mais qu’en même temps je ne pardonne pas aux autres, ça n’a aucun sens ! C’est pourtant ce que fait ce serviteur qui refuse de remettre la dette à son camarade. En effet :
Son existence n'a pas été transformée par le pardon et la miséricorde premiers du roi. La compassion du roi n'a suscité aucune compassion en retour chez lui. Il n’a pas voulu pour l’autre ce qu’il désirait à grands cris pour lui. Voyant cela le roi revient sur sa décision et retire la rémission annoncée car le serviteur n'avait pas reçu le don offert. S'il l'avait vraiment reçu, s'il avait vraiment compris son caractère, il aurait été transformé et il n'aurait pas agi ensuite comme il l'a fait. Comprenons bien : sans changement le pardon initial perd tout son sens.
Ce serviteur a été libéré en vue de relations nouvelles avec Dieu et avec son prochain. Mais il n’en fait rien. Pourquoi Dieu continuerait-il alors à remettre ses dettes ? Non seulement le pardon divin produit le pardon humain mais le pardon humain témoigne du pardon divin. Le pardon accordé au prochain n'est pas une dure obligation ou un devoir astreignant, c'est le fruit naturel du pardon divin reçu à la croix.
Comprenons bien : les deux pardons sont unis dans une même dynamique de grâce ! Ils sont indissociables : celui qui ne vit pas dans le pardon s’exclut lui-même de la dynamique de la grâce. Qui suis-je pour ne pas pardonner à quelqu'un ce que je souhaite qu’on me pardonne à moi-même ?
Chaque jour je pèche et je suis débiteur… et j’ai besoin de pardon. Chaque jour des personnes m’offensent et sont donc aussi mes débiteurs. Et sur la base du pardon reçu à la croix, je pardonne. Désormais je ne suis pas que pardonné. Mais je VIS le pardon ; je vis pardonné ET pardonnant ! La joie, la liberté, la paix procuré par ce pardon, je les accorde à ceux qui en ont autant besoin que moi. Je ne suis pas meilleur qu’eux. Je pardonne en gardant continuellement en mémoire qu’eux autant que moi nous avons encore besoin du pardon de Dieu… Pourquoi refuser à d’autres ce dont j’ai besoin moi-même ?
Quand je pardonne, le pardon reçu à la croix devient réalité effective ! Nous vivons pleinement la réalité du pardon de Dieu dans nos vies que si nous le pratiquons… Voilà je comprends les choses : parfois, pour ne pas dire toujours : c’est en donnant la liberté à autrui qu’on reçoit la liberté pour soi… Je répète… c’est en donnant la liberté à autrui qu’on reçoit et qu’on goûte la liberté et la paix pour soi… Il arrive parfois que c’est le jour où nous pardonnons un tort à quelqu'un que nous recevons enfin le pardon de Dieu pourtant annoncé chaque dimanche… Oui, le pardon est donné… mais il ne se reçoit vraiment qu'en le donnant.
Conclusion :
1° Nous savons que l’offense touche le nerf vital des relations humaines. Remettre la dette c’est permettre de restaurer la relation et la communion entre frères et sœurs. Le SM invite les enfants à s’identifier à leur Père. Ils font ce que le Père fait. Il pardonne. Donc nous pardonnons. Nous avons déjà pardonné. Comme le pain il est à partager. Par leur pardon le fils reflète le caractère du Père qui est de pardonner. « Soyez miséricordieux comme votre père est miséricordieux ». Le Père est celui qui agit par et avec ses fils. Son pardon se transmet par nous et c’est lui qui nous rend possible de pardonner.
2° On peut décrire l'itinéraire du pardon à l'aide du modèle trinitaire. Envisager Dieu le Père comme la condition de possibilité du pardon, Dieu le Fils comme son exécution exemplaire, Dieu le Saint-Esprit comme l'inspiration invisible qui me pousse à pardonner.
3° Enfin, si le pardon est si important dans la Bible c’est qu’en pardonnant, le nom de Dieu est sanctifié, son règne devient visible et sa volonté s’accomplit sur terre comme au ciel. Oui, le pardon est aussi essentiel que le pain ! Amen
Textes : Mt 6,9-15 ; Mt 18,21-35 ; Col 3,12-13
