Prédication sur Ps 22 et 23 / Jn 10, vv. 11 ;14-15 ;29 .

Ecouter mes états d’âme vs vie spirituelle hors-sol.

Bien-aimés du Christ Jésus,

L’autre jour, je faisais les commissions pour la semaine. J’achète un petit cornet avec 2 salades, une rouge et une verte. Quand Ivete les prend pour les laver, elle m’interpelle : Tu sais qu’il y a encore les racines pleines de terre aux salades ? Surprise. En effet, suivant quelle salade tu achètes, elle est tellement propre… qu’elle doit provenir d’une culture hors-sol. Il semblerait que la culture hors-sol a des avantages : les végétaux grandissent plus vite, le rendement est meilleur, ils sont plus beaux et moins touchés par les maladies, consomment moins d’eau, mais plus d’électricité étant éclairé non par le soleil, mais par des leds.

En lisant les psaumes, je remarque de plus en plus que la foi des psalmistes est aux prises avec leurs doutes, leurs questions, leurs détresses, en particulier avec la souffrance issue des relations humaines.

Les psaumes expriment une foi vécue dans la réalité terrestre. Une foi qui n’est pas hors-sol, belle, sans problème, mais une foi soumise aux intempéries de la vie. J’ai de la peine avec la foi-parapluie qui dit: Il pleut tout autour de moi, mais moi par la foi je suis au sec ; je vis des difficultés, mais par la foi je vais bien. Jésus n’a pas vécu d’une foi hors-sol ou d’une foi-parapluie. A Gethsémané, il a transpiré sa détresse et son angoisse. Sur la Croix il s’est senti abandonné par Dieu son Père.

Le psaume 22, que nous avons lu, exprime le combat d’une vie croyante confrontée à une épreuve extrême : silence de Dieu, sentiment d’abandon, incompréhension face à un Dieu qui a été fidèle mais est aux abonnés absents en ce moment précis de l’existence, moquerie des incrédules et des persécuteurs. Tristesse intense. Dépression profonde. Souffrances physiques. Pourtant, si le pourquoi du début peut raisonner comme un cri de colère, il n’y pas de révolte contre Dieu dans ce psaume. C’est plutôt le cri d’un étonnement douloureux de celui qui, dans la souffrance, ne comprend pas la conduite de son Dieu à son égard[1]. Est-ce que cela ne nous arrive pas à nous aussi ? Colère face à un Dieu qu’on ne comprend pas ou plus ; et tristesse, abattement, doutes.

Cela dit, ce psaume 22, que Jésus utilise pour exprimer sa souffrance en croix, contient de nombreuses pistes pour nous aider à ne pas perdre confiance dans l’adversité. Je vais m’arrêter sur quelques-unes.

La première. La détresse a besoin de se dire. La détresse a besoin de se verbaliser. Dire ma détresse ce n’est pas être contre Dieu. Ce n’est même pas de l’incrédulité. Dire sa détresse ce n’est pas s’opposer à Dieu, contrairement à réclamer contre Dieu. Dire sa détresse c’est même nécessaire pour la dépasser, en y mettant les mots, les mots adéquats, les mots qui vont me faire aller plus loin, des mots qui ne viennent pas forcément tout-de-suite. Comme le psalmiste du Ps 22 qui décrit comment il se sent et ce dont il souffre. Je me sens comme un ver, toutes mes articulations me font souffrir et en plus on me diffame, on m’accuse. Et toi Dieu tu fais la sourde oreille. Dire sa détresse… puis atteindre le fond (ce que nous redoutons le plus), avec ce constat : au final, Dieu, toi seul reste celui qui est, qui peut être ma force. Et là attendre… patienter… et écouter… jusqu’à entendre… et pouvoir dire : Tu m’as répondu.

Dire ma détresse c’est parvenir à discerner la véritable menace qui pèse sur moi. Le psalmiste le dit à un moment : Sauve ma vie, ma nephesh en hébreu ; sauve cette vie intérieure qui porte ma vie biologique ; ne laisse pas mon humanitude mourir. Sauve ma personne des chiens. En hébreu, sauve ce qui fait de moi un être unique. Sauve ma personnalité. Ne laisse pas mon humanité, ma capacité à être humain être anéantie par l’épreuve.

La détresse doit se dire jusqu’à ce que notre sac soit vide. Elle doit se dire au Seigneur, à celui qui est mon Dieu. A Celui qui a déjà pris soin de moi dans le passé. A celui qui s’est révélé le Fidèle des fidèles dans l’histoire de son peuple. A celui dont l’Ecriture rend témoignage. La détresse doit se dire car notre foi n’est pas une foi hors-sol. Et notre Dieu n’est pas un Dieu hors-sol : il s’est fait homme à nos côtés. Et il nous a dit sa détresse[2].

Deuxièmement. Accepter que foi et tristesse, foi et colère, foi et doute ne s’excluent pas mutuellement. Combien de grands maîtres spirituels chrétiens ont vécu en eux cette cohabitation ! Les psaumes en sont les principaux témoins. Sais-tu que le livre des psaumes, en hébreu, s’intitule le Livre des louanges (Tehilim) ? Le psaume 22 en fait partie. La Bible nous dit ici que la louange ce n’est pas un style de musique ; qu’une prière de plainte, de détresse, une supplication est aussi une prière de louange. Car me tourner vers le Seigneur dans ma détresse, dans ma colère, y compris dans mon envie de vengeance lui fait honneur car je lui déclare implicitement que je reconnais en Lui mon salut, ma libération, ma guérison, mon justicier, etc. Tu peux être triste et simultanément faire confiance au Seigneur. Tu peux être en colère et simultanément lui faire confiance. Tu peux douter tout en lui faisant confiance. Que c’est libérateur et déculpabilisant, d’entendre Jésus crier : Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? Entre tes mains, je remets mon esprit. Confiance qui n’est pas celle d’une culture hors-sol.

Troisièmement. Ce cheminement me conduit au cœur de la foi, au cœur de ma relation à Dieu. Qui est mon Dieu ? Celui que je me suis inventé, peut-être même en lisant ma Bible, en lui faisant dire ce que j’avais envie d’entendre ? Qui est mon Dieu ? Mon serviteur ? Le magicien à ma disposition ? Ou le Dieu qui a fait alliance avec moi sur la Croix, dans la souffrance, en donnant sa vie pour moi, pour toi, pour te dire non seulement son pardon, mais son amour, sa présence à tes côtés. Le brigand crucifié avec Jésus discerne en Lui la présence de Dieu à ses côtés. Il ne lui dit pas : Pardonne-moi. Il lui dit : Souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton règne ? Passer de mon dieu fait à l’image de mes souhaits, au Dieu qui a fait alliance avec moi en me promettant sa présence. Ce Dieu qui parfois me semble étranger, étrange. Je peux courir à Lui[3].

Quatrièmement. Par manque de temps, je ne développerai pas ce point : être assez ouvert pour permettre au St. Esprit de relier ma souffrance à l’enjeu, au défi qu’elle représente pour Dieu. Souvent, dans la Bible, les priants ne demandent pas à Dieu de les exaucer pour aller mieux, mais pour permettre que cet exaucement soit occasion de louange, de foi pour la prochaine génération.

Et ce psaume 22 nous encourage à plus d’un titre.

a. D’abord Jésus l’a prononcé. Jésus nous ouvre le chemin d’une foi incarnée dans notre réalité, d’une foi qui n’a pas peur de dire sa détresse et de faire face à ses limites. Pensons comme il a fait bon accueille à ce père en détresse qui s’écrie : Je crois mais viens au secours de mon incrédulité (Mc 9,24). Jésus est là avec nous sur ce chemin.

b. En temps voulu, le Seigneur se révèle à nous plus pleinement. Tu m’as répondu, dit le psalmiste. Il ne nous dit pas comment. Et c’est bien ainsi. Nous ne pourrons pas faire du copier-coller avec son vécu. Il te répondra. Il est peut-être même en train de te répondre sans que tu ne parviennes encore à l’ouïr. Il te répondra et tu auras une raison de plus de le louer, même de dire ce qu’il a fait pour toi. Il te répondra et tu pourras dire : Il ne m’a pas caché son visage (22,25). Il te répondra et il va se découvrir un peu plus à toi.

c. Tu m’as répondu permet au psalmiste de se reconnecter au Dieu de l’alliance célébré par la communauté croyante. C’est un encouragement à ne pas m’éloigner de la communauté croyante quand ma foi est contestée et malmenée par la vie. C’est un défi pour la communauté de ne pas juger qui souffre, questionne, doute et dit sa colère contre Dieu, mais d’entourer avec compassion celui qui dit sa souffrance et son manque de confiance. Comme disait Mère Teresa, la plus grande pauvreté est de ne compter pour personne[4].

d. Finalement, le St. Esprit a inspiré au compilateur des psaumes de mettre juste après le Ps 22, le 23, le psaume du bon berger. C’est dire que notre cheminement d’une foi qui ne se construit pas hors-sol, mais bien en confrontation avec notre réalité sans l’esquiver ni la maquiller de religiosité, cette foi-là ne pourra que dire un jour : le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien, il me conduit au calme, il restaure ma vie, il m’accompagne dans la vallée de la mort, il dresse une table entre moi et mes ennemis. Ce Dieu qui nous a promis : Rien ni personne ne peut vous arracher à ma main, je suis le bon berger qui donne sa vie pour vous, et si j’ai donné ma vie pour vous, ne pensez-vous pas que je saurai aussi être fidèle et souverain dans votre vie réelle et fragile ? Aujourd’hui, comme hier, et demain comme hier.

Une foi hors-sol dessine un chemin facile, mais tu n’y découvriras pas le véritable cœur de Dieu pour toi. C’est dans ta vie bien réelle qu’il se révèle à toi.

Amen.


[1] Ce psaume, tout en s’en prenant à Dieu, n’est pas prononcé, pour autant, dans la révolte. Ni même dans l’amertume. C’est bien plutôt le cri d’étonnement douloureux de celui qui, au paroxysme de sa souffrance, ne comprend plus la conduite vers lui de son Dieu. Il bute sur le non-sens. Il n’accuse pas. Il ne comprend pas. Blaise Arminjon, Sur la lyre à dix cordes. A l’écoute des psaumes, DDB, Paris, 1990, p.473-474.

[2] Par ex. Es 50,2 : Je suis venu : pourquoi n’y avait–il personne ? J’ai appelé : pourquoi personne n’a–t–il répondu ? Ma main est–elle donc trop courte pour libérer ? N’ai–je pas assez de force pour délivrer ?

[3] Ps 22,24c Vous tous, race d’Israël, redoutez–le ! Ce verbe signifie aussi en hébreu séjourner en étranger, séjourner comme étranger quelque part. Même si je me sens étranger auprès de Dieu ou s’Il m’est devenu un étranger, je suis invité à me réfugier auprès de Lui.

[4] Citée par Antoine Nouis dans son commentaire intégral de la Bible sur le Ps 22,25.