Textes : Jean 6,35 ; Exode 16,11-20 ; Matthieu 6,9-11
Intro : Après les 3 premières demandes centrées sur Dieu nous arrivons à la seconde partie du Notre Père centrée sur nos besoins fondamentaux d’ordre physiques et spirituels. Ces trois prochaines demandes sont vitales car Jésus sait que le pain qui manque, le pardon refusé et le mal omniprésent mettent en péril la relation qui unit le croyant à son Dieu. Mais avant posons-nous la question : qu’est-ce qui est le plus essentiel à ma vie ?
- Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour
Certains pensent qu’il vaut mieux demander des choses plus spirituelles comme l’amour, le pardon ou la paix. D’abord l’un n’exclut pas l’autre. Mais c’est une attitude de riche car si nous manquions vraiment de pain pour manger (comme c’est le cas dans certains endroits du monde), nous le lui demanderions.
Si le pain est devenu un simple accessoire de nos repas, le pain était la nourriture de base au temps de Jésus. Demander le pain c’est simplement demander au Seigneur de pourvoir à tout ce qui est nécessaire à la vie et indispensable au quotidien, à nos besoins très concrets : nourriture, vêtements, toit, mais aussi santé, amitié, liberté, etc. Cette demande fait écho au récit de la manne dans le désert : Dieu pourvoyait aux besoins de son peuple pendant la traversée du désert en lui donnant quotidiennement sa ration de manne.
Par le terme traduit par « de ce jour, quotidien », Jésus pense peut-être à l’ouvrier agricole qui, jour après jour, doit trouver du travail et ainsi gagner ce qui permettra à lui et à sa famille d’acquérir la nourriture pour le lendemain (rappel : la journée commence au coucher du soleil). Sinon la faim se fera vite sentir et elle doit donc être prise en charge aujourd’hui, dans le présent.
Donne-nous… Cela signifie que nous dépendons du Père pour notre pain. Certains diront qu’ils ont travaillé pour manger leur pain et que c’est le fruit de leurs efforts. Oui le travail est certes indispensable mais notre pain ne provient pas uniquement des efforts de notre travail. Car en dernière analyse le pain est bien un don de Dieu : Dieu donne la santé et les forces pour gagner ce pain (cf. Dt 8,17-18). Il donne le blé du pain qui dépend de la terre dans laquelle il germe, comme il dépend de la pluie qui tombe et de la chaleur du soleil qui lui permettent de croître (cf. Ps 145,15-16). « Donne-nous » signifie qu’il y a un don initial et des conditions de vie favorables que nous n’avons pas créés nous-mêmes et qui nous rendent ensuite capables d’agir.
Paul demandait : « qu’as-tu que tu n’aies reçu ? » (1 Co 4,7). Il nous faut recevoir notre vie comme un DON. Nous ne sommes pas maîtres du pain et nous n’en sommes pas propriétaires ! Nous confessons que c’est de Dieu que nous attendons et recevons tout ce dont nous avons besoin pour vivre. Ce serait de l’orgueil de croire que nous n’avons pas besoin de Dieu pour notre pain de chaque jour et que tout relève de nos propres forces.
Actes 14,17 nous dit que Dieu se manifeste à tous les humains « en faisant du bien, en vous dispensant du ciel les pluies et les saisons fertiles, en vous donnant la nourriture avec abondance et en remplissant vos cœurs de joie ». Nous sommes donc appelés à le recevoir avec reconnaissance. Nous pouvons nous attendre avec confiance que notre Père pourvoira car le souci de nourrir ses enfants est inscrit dans tout amour parental.
- 2. Christ notre pain
Si Dieu répond à nos besoins physiques nous ne voulons pas le réduire à un pourvoyeur de biens terrestres. Le Ps 42,2 dit « mon âme a soif, a soif du Dieu vivant ». Notre cœur et notre esprit aspirent à quelque chose de plus substantiel qu’aucun pain ou tout bien matériel ne pourront rassasier. Faim et soif : nous sommes en quête d’une communion vivante / relation profonde avec Dieu.
Donne-nous de ce pain… Cette demande nous rappelle que le Christ est le pain vivant. Il a dit : « moi je suis le pain de vie celui qui vient à moi n’aura jamais faim et celui qui croit en moi n’aura jamais soif ». Si le pain du boulanger calme temporairement notre faim, Jésus, vient satisfaire pleinement notre besoin d’amour dont nous avons besoin pour être heureux et pour avancer chaque jour au cœur de nos déserts.
Jésus s’identifie à du pain. Dans les Écritures le pain symbolise aussi la Parole. Nous avons besoin du pain de sa parole. Il faut l’assimiler jour après jour pour se construire et grandir. Jésus dit : « l’homme ne vivra pas de pain seulement mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu ». Sa parole rassasie nos cœurs. Comme nous avons besoin de notre ration de pain physique, nous avons besoin de notre ration d’Évangile au quotidien pour ne pas dépérir spirituellement surtout quand notre marche est difficile !
- 3. Le pain des autres
Les Réformateurs ont mis l’accent sur la reconnaissance de ce pain donné par grâce (non conditionné par nos efforts). Si c’est par grâce que nous obtenons ce pain nous devons apprécier ce que nous avons à sa juste valeur, à en profiter avec le sens de la mesure et surtout à en laisser pour les autres.
On a dit que ce pain est un don de Dieu. Cela implique donc que nous n’en sommes pas maîtres ; nous ne sommes pas propriétaires absolus mais gestionnaires de ce qui est mis à notre disposition. Nous ne pouvons pas l’utiliser à notre seul profit ni nous l’approprier. Ce n’est pas seulement « donne-nous » mais aussi donne par nous ! Ce qui appartient à Dieu doit, par notre biais parvenir aux plus nécessiteux et démunis.
Donne-nous NOTRE pain… N’oublions pas que c’est la communauté en prière qui sollicite ce qu’il y a de plus nécessaire pour vivre. Cette demande a donc une dimension communautaire et sociale et non purement individuelle. Ce « notre » inclut le souci des autres et appelle au partage du pain. Je ne puis me satisfaire de penser à mon pain et de le recevoir si mon frère en est dépourvu…
Le pain a une grande charge symbolique. Le pain se partage. Un pain qui n’est pas rompu et distribué ne correspond pas à sa vocation. Il est destiné à la communion, à être mis en commun, à faire de ceux avec lesquels je mange le pain, mes compagnons (litt. « celui qui partage le pain avec un autre »).
La terre produit largement pour nourrir tout le monde mais les hommes font passer les exigences de l’économie avant l’exigence du partage. 40% des ressources alimentaires disponibles dans les pays industrialisés sont gaspillées. Pour une bonne part la nourriture est jetée tout en étant consommable en principe. Le manque de nourriture des uns n’est pas dû au manque de ressources naturelles mais à l’égoïsme et à l’injustice qui règne parmi les hommes.
Nous ne pouvons pas changer tous les facteurs politiques, économiques et sociaux. Mais nous pouvons :
1° favoriser une éthique chrétienne du système financier qui défendra l’économie réelle contre les risques liés à des investissements spéculatifs de plus en plus importants.
2° nous convertir et combattre notre égoïsme, notre insensibilité et notre indifférence. Considérant ce que nous avons dit précédemment, cette demande nous invite aussi à tracer une ligne de séparation entre le nécessaire et le superflu, entre ce qui est légitime et vital et ce qui relève du non essentiel (cf. culte famille la semaine passée besoin/envies)…
Ésaïe 58,7 disait : « partage ton pain avec celui qui a faim ». 1 Jean 3 et Jc 2,15 : l’amour de Dieu en nous implique de répondre aux besoins physiques de nos frères. Si tu vois ton frère qui a faim mais ne fait rien pour lui, quelle est donc ta foi ? On ne peut prier que son règne vienne et que ta volonté soit faite si nous ne vivons pas en accord avec les valeurs de son règne et sa volonté de justice et d’amour.
Comme nous l’avons dit lors des précédentes prédications nous avons notre part de responsabilité. Donne-nous par nous : Comment ? Nous pouvons soutenir les œuvres qui aident les plus démunis ici en Gruyère (cartons du cœur, armoire solidaire, etc.) ; nous pouvons prier pour ceux qui luttent pour subvenir à leurs besoins essentiels ; et puis nous pouvons nous poser la question : que puis-je entreprendre comme action précise susceptible d’aider un voisin, un prochain qui peine avec ses besoins élémentaires ? Mais peut-être aussi avec ses besoins spirituels ?
Conclusion : la 4ème demande du Notre Père équivaut aussi à prier : « apprends-nous à partager le pain qui est le mien ». Pour aller dans le même sens une prière latino-américaine dit : « O Dieu ! donne du pain à ceux qui ont faim et à nous qui avons du pain, donne faim de justice ». Il y a trop de personnes qui ne mangent pas à leur faim autour de nous. Notre prière c’est aussi un engagement concret à faire en sorte que notre pays soit comme dit Dt 8,9 : « un pays où tu mangeras du pain sans avoir à te rationner, où tu ne manqueras de rien ».
