Prédication sur Ge 1,1-7 / Ro 1,16-32 / Jn 8,11-12.

Quand l’impiété gomme la distance révérencieuse avec l’A/autre.

Lors de notre voyage de noces, nous avons visité Toronto et sommes montés sur la CN tower qui était à l’époque la plus haute du monde. Lorsque la porte de l’ascenseur s’est ouverte à 350 mètres de haut, j’ai eu une frayeur car je me trouvais devant un sol en verre. Il m’a fallu quelques secondes qui m’ont semblé très longues pour reprendre mes esprits et trouver des repères pour me sentir en sécurité.

Depuis lors, ce genre d’attraction au sol en verre ont fleuri tout autour du monde. Derrière cela, il y l’idée de repousser toujours plus loin les limites, de faire en sorte de les effacer, de faire semblant qu’elles n’existent pas.

Je peux ramener cette anecdote à ton balcon si tu en as un. Imagine-le sans barrière. Allais-tu t’approcher du bord ? Allais-tu y installer une table avec des chaises pour y manger ? Pas sûr. La barrière, la limite posée entre toi et le vide te permet de te mouvoir librement et sans peur sur le balcon et sans risquer d’être happé par le vide.

Si tu enlèves la barrière de ton balcon et que tu tombes… est-ce la faute de l’architecte ou la tienne ? L’architecte a prévu la barrière pour que tu ne sois pas livré au vide. Si tu veux l’enlever… il n’y peut rien[1].

Lorsque je considère l’évolution des mentalités et des concepts de bienséance ou malséance morale, ou comment la manière de voir le monde a changé, j’ai l’impression que l’humanité occidentale s’évertue à faire tomber une barrière après l’autre. Et les milieux d’Eglise suivent en abandonnant les uns après les autres les repères que le Seigneur a posés autour du balcon de notre vie pour que nous puissions nous y épanouir.

Le récit de la Genèse nous rappelle que le Seigneur est le Créateur et qu’il crée en plaçant des limites, pour organiser le chaos, et permettre à la vie de s’épanouir[2].: Dieu met de l’ordre dans le désordre et dans la confusion. Il n’y avait pas de haut et de bas, il n’y avait pas de lumière et donc pas de vision possible. La vie devient possible car Dieu attribue aux éléments leurs places. Il fait des distinctions. Quand l’hébreu dit qu’il sépare la lumière de la ténèbre, le mot séparer c’est le mot qui est aussi utiliser quand nous sommes appelés à distinguer le bien du mal, le pur de l’impur, la vie de la mort, le bon du mauvais. Dans la Bible, confusion et chaos décréent le monde et aboutissent à la mort.

Dans la Genèse, Dieu pose des distinctions qui sont de plus en plus remise en question :

  • la lumière n’est pas la ténèbre ; le haut n’est pas le bas ;
  • les animaux ne sont pas des humains ; les humains ne sont pas des animaux, ils sont image de Dieu : c’est contesté par le mouvement antispéciste qui reçoit de plus en plus la parole dans les médias, parfois sous couvert d’écologie ;
  • l’être humain est fait homme et femme et donc un homme n’est pas une femme, et une femme n’est pas un homme, et cette réalité est inscrite dans son corps. C’est contesté par la théorie du genre qui dit que ton sexe dépend de ton ressenti et qu’il est donc faux d’élever des garçons comme des garçons et des filles comme des filles car c’est les orienter et les prédéterminer.
  • l’homme n’est pas Dieu et la vie se heurte à la mort, n’en déplaise au mouvement transhumaniste qui veut gommer ces 2 limites.

Vouloir prendre la place de Dieu entraîne la mort, c’est-à-dire la décréation. La Bible nous dit qu’il y a un bien et qu’il y a un mal… et c’est Dieu qui le fixe dans sa Parole. Ce n’est pas nous.

Etablir une distinction c’est établir une distance symbolique. La convoitise, dont parle Paul, consiste à ne pas respecter cette distance et à prendre la place symbolique qu’occupe l’autre. Rabbi Abraham Yaakov dit : Chacun a sa place. Pourquoi se sent-on parfois à l’étroit ? Parce que chacun veut occuper la place de l’autre[4].

Dans son passage aux Romains, Paul parle de la colère de Dieu contre l’impiété et l’injustice qui emprisonne la vérité sur Dieu et sur l’être humain. Et il dit que cette colère fait que Dieu livre l’homme à ses mauvais penchants. En d’autres mots, si l’être humain enlève les barrières de son balcon, il est attiré par le vide, par le néant ; il y est livré.

 L’impiété en grec classique contient l’idée d’absence de distance révérencieuse[5]. Et quand cette distance révérencieuse, respectueuse disparaît l’injustice trouve sa place. Quand cette distance révérencieuse fait défaut, la convoitise ouvre la porte à différents dérapages de comportement que Paul a l’habitude d’énumérer dans ses lettres. La convoitise empêche de saines relations entre les êtres vivants et finalement elle conduit à la destruction de l’autre et de soi. Elle ne supporte pas les limites que la condition humaine nous impose.

Dans une certaine forme de christianisme, la distance révérencieuse face à Dieu a été balayée au nom de la grâce. Dieu est amour et pardon, il est mon pote ; ma volonté devient sa volonté ; sa volonté s’adapte aux dérives de ce monde. C’est oublié que Dieu est saint, c’est-à-dire tout-autre, à part, et qu’il n’est pas le pantin des modes à penser, ni celui qui suit les dernières tendances morales.

Nous sommes appelés à garder cette distance que nous inspire le respect de Dieu. Il est Dieu et il pose les limites. Il est Dieu et sait ce qui est bon pour nous. Il est Dieu, Créateur de tout l’Univers, infiniment sage, parfait en toute chose. Il a imposé des limites à notre condition humaine. Reconnaître Sa Sagesse qui va peut-être contre l’intelligence qu’a ce monde de la vie et de l’humanité, c’est faire preuve de cette distance révérencieuse. L’impiété se moque de cela, elle rabaisse Dieu à notre niveau. Ce refus des conditions cadres posées par Dieu fait que tu es livré à toi-même, à la folie comme dira Paul : une folie qui engendre la confusion. Confusion entre les genres. Confusion entre l’animal et l’humain. Confusion entre la vie et la mort. Confusion entre Dieu et l’humain. Confusion entre mon prochain et moi-même. Confusion aussi entre la personne et son comportement.

Jésus dira qu’il est la lumière du monde venu afin que nous ne fassions pas la confusion entre ce qu’une personne est et son comportement. Jésus ne condamne pas les personnes, mais il dénonce le péché, ce qui dévie de la ligne de Dieu, ce qui transgresse les limites posées par le Créateur.

Peut-être ce que je dis là te semble très théorique ou philosophique. Essayons donc de le ramener à notre niveau.

Est-ce que dans ta vie il y a un secteur où règne une sorte de confusion? Une confusion qui s’exprime par un manque de distance révérencieuse envers Dieu ou envers quelqu’un ? Cela se traduit-il par de la convoitise, c’est-à-dire par vouloir être ce que l’autre est ou avoir ce que l’autre a, ou occuper la place que l’autre occupe, ou jouir de ce que l’autre jouit ou avoir la chance que l’autre a eu, etc. ? Cela serait-il en train de te conduire sur une pente glissante ?  Et tout cela aurait-il son origine dans le fait que tu as relativisé à un moment donné le très saint respect dû au Seigneur et à Sa Volonté ?

Tu comprends ?… Si tu n’es pas habité par cette distance révérencieuse à l’égard de ton prochain, tu peux le dégommer de sa place au propre comme au figuré, sans plus aucun problème. Si tu n’es pas habité de cette distance révérencieuse à son égard, tu peux le condamner sans difficulté, tu peux même te venger sur lui de quelque chose que quelqu’un d’autre t’a fait car tu n’as plus la distance minimale pour faire la part des choses. Si tu n’es pas habité de cette distance révérencieuse par rapport à toi-même, tu peux considérer toutes tes envies, tendances, impulsions, désirs comme allant de soi, naturels et justifiés. Tu n’as plus de recul.

Jésus nous dit qu’il est la lumière venue dans le monde pour donner la vie aux hommes. Il nous dit que le mal c’est refuser la lumière. Sans lumière pas de vision adéquate de la réalité. C’est pour ça que la 1ère chose que Dieu fait lors de la Création c’est de dire Que la lumière soit afin que le chaos, le néant, l’informe vide et désert soit ordonné et recule.

Puissions-nous nous attacher fermement à cette lumière… Et l’inviter à briller sur notre chemin, dans notre esprit, dans notre intelligence des choses, en particulier si nous nous rendons compte que nous sommes dans un moment de confusion ou de convoitise. Laissons-la replacer ses limites d’amour, de vie et de liberté dans notre existence. Attachons-nous y dans la foi, dans la confiance en Christ Jésus… attachons-nous y car alors notre foi grandira et Il fera son œuvre d’ordonnancement en nous.

Amen.

 

[1] Si nous appliquons cela à la vie… on pourrait dire que l’absence de limite, de règle, a pour conséquences 2 extrêmes : une angoisse extrême étouffant toute liberté ou une permissivité extrême qui nous happe dans le vide.

[2] Un des fondamentaux de notre vie chrétienne c’est que nous avons un Créateur ; c’est qu’il y a un Créateur et qu’Il a placé des limites. Des limites pas pour nous ennuyer, mais pour nous permettre de distinguer entre chaos et vie. L’histoire de la Genèse nous parle de cela

[4] M. Buber, Récits hassidiques, vol 2, éd. du Rocher, collection Sagesses, p.34.

[5] Dicionario Internacional de Teologia do Novo Testamento, Sao Paulo, 1989, vol. 3, p. 544. Article sur sebomai.

 

 

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