Prédication sur Ge 12,1-9 / Dt 26,1-2 ;5 / Mt 8,19-20 / 2Tim 2,4.

Vive les vacances – je redeviens nomade !…

Juillet et août, le temps des vacances pour de nombreuses personnes. Le temps de partir ailleurs. Ce partir ailleurs exprime notre besoin d’évasion, de liberté, de rencontres autres. Il peut indiquer un besoin de laisser un environnement étouffant et trop bien organisé, où l’on a le sentiment d’avoir perdu notre liberté et parfois le sentiment même d’exister. Ce que dit Nicolas Bouvier avec d’autres mots dans la citation affichée au début du culte[1].

Voyager c’est comme un retour à une sorte de nomadisme, à ceci près : le nomade ne rentre pas chez lui après, le voyage est son chez lui. Il n’a pas de port d’attache. Il fait, défait et refait sans cesse ses bagages. Faire ses valises, la partie désagréable des vacances car on a toujours peur de manquer ou d’oublier quelque chose. C’est une autre différence entre le vrai nomade et le vacancier nomade : le vrai nomade doit se limiter à l’essentiel.

La Bible est née au milieu de tribus nomades. Dieu a appelé Abram à quitter sa vie urbaine pour une vie de nomade. Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, pour le pays que je t’indiquerai. Je ferai de toi un grand peuple, je te bénirai, je rendrai ton nom grand ; tu seras une bénédiction! Abram obéit et part pour ce pays qu’il ne connaît pas : il n’a pas pu le visiter en virtuel sur Googlemap.

Pourquoi ce passage par le nomadisme pour entrer dans le pays promis, dans la destinée que Dieu a pour lui ? Cette question pourrait nous intéresser parce Dieu a aussi une destinée pour chacun de nous, et il n’est pas exclu que la vie d’Abram soit non seulement un modèle pour nous, mais aussi une image de ce que Dieu pourrait vouloir faire avec nous. D’autant plus que plusieurs grands personnages bibliques sont passés par une forme de nomadisme, y compris Jésus.

Abram part sur la base d’un appel et d’une promesse. En quittant sa terre et sa famille, il quitte l’idolâtrie qui y est attachée – nous dit le midrash, le commentaire rabbinique du texte[2]. Il quitte aussi une ville où le pouvoir est oppressif. Il quitte finalement une famille empêtrée dans un deuil que le père d’Abram impose à toute la famille, celui de la mort de son fils Haran[3]. Quittant tout cela, Abram va faire des expériences qui peuvent nous être utiles.

  • Chaque fois qu’il s’arrête dans un lieu de cette terre nouvelle, il y construit un autel pour y invoquer le nom du Seigneur qui l’a appelé à quitter sa Mésopotamie natale pour ce pays inconnu. Abram proclame que s’il est là, dans cette situation là, c’est parce que Dieu l’a appelé ; il se souvient que Dieu est présent là avec lui. Dieu le précède et est là, avec lui. Dieu et sa promesse. Il se souvient que Dieu a une destinée pour lui. Nous aussi sommes invités à prendre conscience, à nous souvenir et nous redire que notre vie est précédée par un appel, par le Seigneur et qu’il a un projet pour nous. Dieu nous précède avec sa promesse. Il est avec nous. Il est avec toi et te précède dans les circonstances que tu vis. Dans ces circonstances que tu vis, il te bénit pour que tu sois bénédiction. Il a une destinée pour toi.

Aussi longtemps que ta vie est remplie voire encombrée de tes projets, des exigences de ton agenda, de tes aprioris, de tes préjugés, de tes sécurités ; aussi longtemps que ta vie est bétonnée de tout ce qui te met à l’abri de te sentir vulnérable, tu ne peux pas faire cette  expérience, ni entrer pleinement dans cette destinée. Jésus le dira : le suivre c’est se rendre vulnérable comme lui qui n’avait pas un lieu propre où poser sa tête.

  • Abram, en quittant son milieu familial et social, va devoir retrouver sa juste place au milieu des siens. Il n’est plus 1° le fils du patriarche Térah, il devient lui-même. Il n’est plus le citoyen d’Ur, il devient lui-même – il est même étranger là où il arrive. Il n’est plus le frère du mort, il devient lui. Qui est-il ? En Ge 17, Dieu change le nom de Abram – ça signifie père élevé – en Abraham – mot composé de père et miséricorde[4]. Jusque là, son père Térah a occupé dans sa vie une place trop élevée, le conduisant dans une impasse[5]. Abraham, lui, devient un homme au cœur tendre, au cœur souple. En bénédiction. De fil en aiguille, les expériences de vie qu’il fait font de lui cet homme de miséricorde[6].

On voit Abram tout faire pour assurer la cohésion de son clan et la bonne entente avec ses voisins qui lui conteste parfois le droit d’accès aux puits pour l’eau. La conscience de sa vulnérabilité fait qu’il s’emploie à trouver une juste place pour chacun, pour lui-même et pour les autres.

Tant que nous nous croyons au-dessus de la norme, dans le juste, mieux que les autres, ayant réussi à la force de notre bras, etc. nous peinons à trouver notre juste place et à laisser à l’autre sa juste place.

Quittant le milieu qui veut lui dicter qui il est, Abraham devient libre. Libre aussi pour rencontrer les autres comme il est et pour que les autres entre en relation avec lui non pas comme le fils de Térah, mais pour lui-même. Partir en vacances répond peut-être aussi à ce besoin de vivre des relations hors de l’identité que veut nous imposer notre fonction, notre milieu, et parfois notre famille.

Au moment où le peuple d’Israël entre en Canaan pour s’y établir, 4 s. siècle plus tard, Dieu ordonne au peuple de se souvenir de son passé de nomade au moment de lui offrir les 1ers fruits de sa récolte. Il ne lui dit pas de redevenir nomade. Il lui dit de se souvenir d’où il vient : à savoir que sa vie est précédée par un appel et une promesse de bénédiction ; à savoir que les personnes rencontrées ont droit à leur juste place au même titre qu’eux. Cette dimension de la miséricorde dans nos relations.

Dieu a demandé à Abram de partir. Était-ce justement pour qu’il trouve cette boussole intérieure lui évitant de perdre la tête à tout moment comme disait l’exploratrice Ella Maillart ?…

 

Etre nomade implique de donner de la valeur à l’essentiel et de ne pas s’encombrer de ce qui créerait le conflit autour de nous. Etre nomade implique de donner de la valeur à l’essentiel, et donc de se savoir précédé et accompagné par Dieu, son appel et sa promesse de faire de nous des canaux de bénédictions.

Etre nomade implique souvent de renoncer à un tas de superflu, de non nécessaire, de non vital et de découvrir que c’est par là que nous grandissons en tant qu’être humain et en tant que disciple de Jésus.

Etre nomade c’est laisser la vie m’enseigner la sagesse de la perle précieuse que j’ai mentionnée au début du culte[7].

Partir en vacances se fait l’écho de cet appel à l’essentiel qui se cache en nous et partir en vacance peut être l’occasion de se laisser interpeler et de découvrir un autre regard sur soi, sur les autres et sur Dieu qui nous précède et nous accompagne fidèlement pour faire de nous des bénédictions.

Amen.

 

 

[1] Citations du début du culte, tirées de  Benoît Aymon, Accidents de lumière :

On méprise un peu vite le voyage en disant que c’est une fuite. C’est oublier qu’il y a des choses devant lesquelles on ne peut que fuir: des lieux, des familiers, des « raisons » qui nous chantent une chanson si médiocre qu’il ne reste qu’à prendre ses jambes à son cou. On part pour s’éloigner d’une enfance étouffante, pour ne pas occuper la niche que les autres déjà vous assignent, pour ne pas s’appeler Médor.  Nicolas Bouvier

Je ne pars pas pour savoir le comment, pourquoi et quand de tout, mais afin d’établir en moi une boussole de bonne qualité afin de ne plus perdre la tête à tout moment. Ella Maillart

[2] Jocelyne Tarneaud, La Bible pas à pas. Tome 1. D’Adam à Jacob. Lethielleux, Paris, 2010, p.129ss.

[3] Pierre-Yves Zwahlen, Nos familles, lieux de bénédiction…, LLB, Lausanne, 2006, p.22ss.

[4] Les notes de nos Bibles disent que Abraham signifie père d’une multitude parce que Dieu lui dit en changeant son nom qu’il fera de lui une multitude. Cf. Ge17 :4 Pour moi, voici mon alliance avec toi : Tu deviendras le père d’une foule de nations.5  On ne t’appellera plus du nom d’Abram, mais ton nom sera Abraham, car je te rends père d’une foule de nations. 6  Je te rendrai extrêmement fécond, je ferai naître de toi des nations, et des rois sortiront de toi.

Père de miséricorde est le sens des 2 mots composant Ab-raham. Cf. Sanders & Trenel, Dictionnaire hébreu – français.

[5] Cf. note ci-dessus et la remarque de Zwahlen, p.22 de son livre.

[6] En lisant le récit de la vie d’Abraham, on se rend compte qu’il n’était pas un homme voulant en imposer à tout un chacun. Il cherche toujours l’entente. Il plaide pour le coupable. Il vient en aide à Loth qui s’est mis dans un sal pétrin en allant habiter Sodome. Etc.

[7] On raconte en Inde qu’un sage marchait un soir le long des plages de l’océan et qu’il arriva devant un petit village de pêcheurs. Il le traversait en chantant et s’en éloignait pour continuer son chemin, lorsqu’un homme se mit à courir après lui.

– S’il vous plaît, s’il vous plaît! Arrêtez-vous! Donnez-moi la perle précieuse!

Le sage posa son baluchon.

– De quelle perle parlez-vous?

– Celle que vous avez dans votre sac. Cette nuit,  j’ai rêvé qu’aujourd’hui je rencontrerais un grand sage et qu’il me donnerait la perle précieuse qui me rendra riche jusqu’à la fin de mes jours. Le sage s’arrêta. Il ouvrit son sac et en sortit effectivement une belle perle. Elle était énorme et elle brillait de mille feux.

– Sur la grève, tout à l’heure, j’ai aperçu cette grosse boule. Je l’ai trouvée jolie et l’ai mise dans ma besace. Ce doit être la perle rare dont tu parles. Prends-la, elle est à toi.

Le pêcheur était fou de joie. Il saisit la perle et partit en dansant, tandis que le sage s’allongeait sur le sable pour y passer la nuit. Mais, dans sa hutte, le pêcheur ne dormait pas. Il se tournait et se retournait sur sa couche. Il avait peur qu’on lui vole son bien. De toute la nuit, il ne put trouver le sommeil.

Aussi, au petit matin, il prit la perle et partit rejoindre le sage.

– Je te rends cette perle, car elle m’a procuré plus d’inquiétude que de richesses. Apprends-moi plutôt la sagesse qui t’a permis de me la donner avec autant de détachement. Car c’est cela, la vraie richesse.

Tiré de : Charles Delhez, Sous le ciel étoilé, Namur, 2009.

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